Portrait ••• En l’espace de 24 heures, son nouvel album  s’est hissé en tête des classements iTunes, a cumulé plus de 2 millions d’écoutes sur Spotify et s’est retrouvé dans d’innombrables captions Instagram. Comment expliquer le succès d’Aya Nakamura ?

Les années 2000 ont connu l’explosion des divas R&B. De Amel Bent à Shy’m en passant par Kayliah, Wallen, Sheryfa Luna ou encore Vitaa et Kenza Farah, les femmes dominaient les tops M6 Music, MTV Base et MCM. Mais la fin des 00’s a également sonné celle de ces divas du hit parade français. La pop musique de l’Hexagone s’est retrouvée dépossédée de ses ambassadrice de l’âge d’or du R&B. Celles qui représentaient fièrement les talents des quartiers ont connu différents destins. Il y eu celles qui essayaient de surfer sur les nouvelles vagues en se cassant la figure (Vitaa, Kenza Farah), celles qui se sont reconverties en star pop au succès relatif (Amel Bent, Shy’m) et les oubliées au bataillon (Sheryfa Luna, Kayliah).

Le R&B féminin français a malheureusement connu une traversée du désert au début des années 2010. Difficile de citer de mémoire des titres populaires. Difficile aussi de se dire qu’aujourd’hui, cette scène R&B possède de nombreuses places vacantes qui peinent à se remplir, Marwa Loud ou la nouvelle Wassila n’apportant rien de neuf au paysage musical urbain. Difficile d’avouer enfin que l’âge d’or du R&B féminin est révolu. Néanmoins, l’espoir d’un retour en force du genre a été ravivé par l’arrivée d’Aya Nakamura, chanteuse franco-malienne née à Bamako et venue vivre à Aulnay-sous-Bois à l’âge de 5 ans. En l’espace de 3 ans, la jeune femme s’est imposée comme la révélation francophone du moment.

Aya Nakamura, sur les chemins tortueux du succès 

Aya Nakamura se fait repérer sur Youtube avec son premier single J’ai Mal en 2015. Musique de karaoké et hymne du playback sur Snapchat, elle passe inaperçu dans les classements français mais rencontre un succès assez conséquent chez les fans de ce qu’on appelle aujourd’hui pop urbaine. Avec Comportement en 2016, la jeune femme s’impose progressivement dans le paysage musical français et fédère une poignée de fans fidèles qui participeront à son futur succès. Aya Nakamura le sait : pas besoin de paroles travaillées pour toucher un public large. Sa musique use d’un argot francilien bien rodé, évoque les délires de quartiers du nord de Paris et de sa banlieue et parle à une jeunesse issue du bendo. On la range alors au rang de chanteuse de quartier dont les morceaux tournent en boite et en chicha, une musique qui n’est pas prise au sérieux et qu’on a honte d’avouer écouter. Heureusement, cette image s’estompe très rapidement avec l’arrivée de Djadja, Copine, puis de son nouvel album. 

Au fil des mois, la chanteuse réussit à amasser autour d’elle une communauté de fans issus de milieux divers. Ses titres ne tapent ni dans des paroles profondes, ni dans des figures de style savamment ficelées. La jeune femme touche tout le monde, transcende les classes sociales, les genres, les générations et plaît au grand public. Qu’on comprenne ou non ce qu’elle insinue par « en catchana baby tu dead ça« , cela n’empêche pas ses morceaux de rester en tête, de ressembler et d’entraîner une certaine frénésie à chaque fois qu’ils passent en soirée. À l’image des grandes stars américaines, Aya Nakamura a une présence sur scène et à la radio. Elle sera d’ailleurs à L’Olympia en 2019 et la date affiche déjà complet. Preuve d’un succès aussi inopiné qu’inouï. 

Mais, en y réfléchissant, n’est-ce pas faire preuve d’un certain élitisme que de ne pas considérer Aya Nakamura comme une artiste à part entière ? Parce que la chanteuse n’use pas de métaphores et autres jeux de mots élaborés, n’est-ce pas désavouer la pluralité des formes d’arts musicaux que de la classer comme chanteuse commerciale de seconde zone ? Les nombreux commentaires qui circulent ces derniers jours sur les réseaux sociaux n’ont pas été tendre avec elle. Sa tendance à user d’un vocabulaire argotique et moins subtil que d’autres artistes de variété française lui a valu de nombreuses critiques. Comme s’il fallait acquérir un jargon Hugo-esque pour être reconnue comme chanteuse et parolière crédible. Aya Nakamura a le droit de prétendre à une légitimité artistique, même si sa musique peut apparaître, pour beaucoup, comme un produit à consommer sur place. 

Le succès d’Aya Nakamura est une victoire personnelle et collective

Ces derniers jours, les émissions télévisées n’ont eu d’yeux que pour la chanteuse.  De Quotidien au Petit Journal, il n’est pas passé un épisode sans qu’Aya Nakamura n’apparaisse, ou soit évoquée. Elle déchaine autant les passions qu’elle n’intrigue. Plait autant qu’elle offusque. Mais qui se soucie vraiment des haters lorsque le succès est présent au niveau national et international ? Djadja a squatté le top 10 européen, a été écouté par des top models et artistes américaines et peut se vanter d’avoir atteint la première place en France et aux Pays-Bas. Seule artiste après Edith Piaf a avoir accompli cet exploit. Rien que ça.

Ce qui rend Aya Nakamura encore plus intéressante, c’est la stratégie de communication bien rodée fomentée par sa maison de disque. Forte d’une communauté – qui ne cesse de croitre – de 45 000 abonnés sur Twitter, elle arrive à maintenir une frontière non négligeable entre sa vie privée et publique, chose que beaucoup d’artistes francophones peinent à faire. Sa personnalité est cryptique, qui est-elle réellement ? Ses fans veulent constamment en savoir plus sur leur artiste favorite. Et ses posts, méticuleusement pensés, maintiennent un certain mystère autour de sa personne. Elle n’infirme ni confirme les rumeurs sur sa supposée relation avec le rappeur Niska et laisse les spéculations aller bon train. 

Le succès d’Aya Nakamura est aussi inattendu que plaisant. Nombreux sont les artistes français issus de l’immigration qui ont su s’imposer comme des machines à tube durant ces cinq dernières années. Mais où étaient les femmes jusque là ? Peu présentes, en particulier pour les femmes noires dont les critères physiques (peau claire, en somme) ne répondent pas à un idéal de beauté bien défini. Aya Nakamura est d’origine malienne, elle a la peau foncée, a grandi en cité, n’entre dans aucune case prédéfinie et possède un grain de voix spécial. Ses titres sont empreints d’une identité particulière, ils lui ressemblent et lui font justice. Personne ne peut venir prendre sa place en studio pour les interpréter sans que le résultat n’apparaisse comme une tentative échouée de produire un hit. Aya Nakamura couche sur le papier ses propres expériences, et tout le monde peut s’y identifier. Et même si ses morceaux suivent la tendance actuelle de la pop urbaine masculine, sa voix, son flow, son ton faussement désintéressé dans Djadja et exagérément agacé dans Dans Ma Bulle rendent chacun des 13 titres de cet album calibrés… uniquement pour Aya Nakamura.

Dans Nakamura, la diva from the block vacille entre les déboires d’une vie amoureuse à la Bonnie & Clyde (Sucette avec Niska), le sample presque parfait de Pom Pom Pom (Pompom) et affirme un matérialisme assumé dans Gang, une des collaborations les plus intéressantes de l’année qu’elle partage avec Davido. Ce second opus offre une image libérée de la chanteuse, elle y fait preuve d’une self-confidence et d’une sensualité fièrement revendiquées (Whine Up). Rappelons-le, nous sommes en France, et l’idée qu’une artiste féminine noire assurée bénéficie d’une telle couverture médiatique ne plait pas forcément. Et si, en plus, cette femme transmet, à travers sa musique, un message émancipateur – indirect, dans son cas -, le climat misogynoir ambiant de cette même société tentera de tout faire pour la discréditer. C’est bien ce qui est en train de se passer, et cet article de Glamour le résume avec justesse

Il est fort probable que l’idée première d’Aya Nakamura n’est pas de se poser en tant qu’icône musicale, et encore moins féministe. Néanmoins,  sans le vouloir, elle permet à de nombreuses jeunes filles et femmes noires de prendre les devants dans une société qui a du mal à les assimiler. « Pourquoi pas moi ?« , se diront-elles en voyant que l’artiste la plus populaire du moment leur ressemble. Et c’est d’ailleurs pour cela que la représentativité est importante dans n’importe quel domaine artistique. La diva from the block est une nouvelle preuve que la diversité ethnique et sociale a du bon. Et on en redemande. 

Posted by:Anas Daif

Étudiant, écrivain, esprit libre et rédacteur en chef inspiré. @themadnovelist

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