Le monde du hip-hop a toujours eu du mal avec son identité. Les rappeurs, souvent rangés dans des cases prédéfinies bien avant les mouvements post-ségrégationnistes, ont dû se construire une apparence où tout signe de vulnérabilité devait rester planqué dans les tiroirs de la honte. C’est pourquoi les troubles mentaux ont souvent été vus comme une maladie de blancs qui ne les concernait pas. Rap et religion, voilà le remède : « Therapy is for white people » disait-on. Mais les choses semblent évoluer et nombreux sont les artistes qui contribuent à ouvrir l’esprit des fans de hip-hop.

En 2016, Kid Cudi décrivait dans une lettre poignante à ses fans sa santé mentale préoccupante. Il avouait souffrir de dépression depuis plusieurs années et avait enfin décidé de se faire soigner. Même si de plus en plus de déclarations similaires sont faites par des artistes dans le monde de la pop, un message pareil reste une preuve de courage dans le hip-hop. La raison ? Difficile d’être faible dans un milieu pareil. 

Les débats sur la santé mentale dans le hip-hop ont récemment pris les devants de la scène, laissant de côté les stigmates qui entouraient les malades. Mais la route a été longue et semée d’embûches. Longtemps y avait-on rejeté toute forme de trouble mental, l’associant à une faiblesse donc on pouvait bien se passer. Comme expliqué dans cet article sur l’homophobie dans le hip-hop, tout signe de fragilité a été, durant plusieurs décennies, prohibé.

Le hip-hop a longtemps rejeté la thérapie

Pendant longtemps, un bon nombre de rappeurs proscrivait toute forme d’aide psychologique ou psychiatrique dans leurs titres et lors d’entretiens. Le regretté Prodigy du groupe Mobb Deep expliquait dans une interview pour Electronic Beats « Le hip-hop est notre thérapie. Je ne me vois pas être assis face à un médecin du genre ‘Yo, on traverse une période difficile’. Genre, tu vas me dire quoi ? Il n’y a rien que tu puisses me dire. Mon expérience m’en dit davantage que ce que tu comptes me raconter ».

« Je suis mon propre psychiatre » déclarait MC Tech N9ne dans une interview en 2013.

Des expressions comme « la thérapie, c’est pas pour les noirs » ont, pendant un long moment, fait office de devise dans le milieu. Le hip-hop US est généralement prédominé par la communauté afro-américaine, cette même communauté qui a 20% de chance supplémentaire d’être atteinte d’une dépression ou d’hyperactivité, d’après une étude de la National Alliance on Mental Illness. Davantage touchés par la précarité et la violence, les afro-américains iront tout de même moins consulter un professionnel de santé lorsque l’occasion se présente. « Dans la communauté noire, on cache ces choses sous le tapis, parce qu’on ne sait simplement pas comment avoir ces conversations », explique Dr. Daphne Watkins, enseignante à l’Université du Michigan dans une interview pour NBC.

En effet, une grande partie de ce rejet du trouble mental dans le rap (et la communauté afro-américaine) est liée à leur histoire colonialiste et esclavagiste, influence directe sur une éducation qui refuse d’admettre qu’on peut être noir ET faible à un certain moment. La santé mentale reste un stigmate important dans le hip-hop et dans la communauté afro-américaine, forçant de nombreuses personnes à rester sans diagnostic, par honte et par peur du regard des gens. Néanmoins, il faut admettre que certains rappeurs, dans les années 1990, commençaient à devenir transparents vis-à-vis de leur santé mentale : DMX, Earl Simmons et même Biggie dans Suicidal Thoughts.

D’un autre côté, l’auto-médication fait également partie de ce rejet de la thérapie et du trouble mental. Beaucoup de rappeurs n’hésitent pas à vanter les bienfaits de drogues et substances comme la marijuana, le xanax, la lean et autres mélanges dopés à la codéine. La nouvelle génération (Lil Pump, Lil Xan, Smokepurpp) semble mettre à mal certaines évolutions dans le hip-hop sur la question de la santé mentale.

Le hip-hop a besoin d’une thérapie

Néanmoins, force est de constater que les esprits tendent à s’ouvrir ! Le hip-hop, ces dernières années, a servi de lieu de prévention et a permis la création d’un espace de discussion, en particulier au sein de la communauté noir-américaine. En plus de leurs titres, les rappeurs utilisent les réseaux sociaux pour communiquer leurs pensées les plus personnelles. C’est sur Twitter que Bryson Tiller avait annoncé souffrir de dépression lors de l’enregistrement de son album Trapsoul.

En 2010, Jay-Z expliquait à USA Today, « Je ne suis pas le genre de personne qui pourrait s’asseoir et parler de ses sentiments. La musique permet de tout évacuer, du genre ‘Mec, j’arrive pas à croire que j’ai gardé ça en moi pendant 12 ans !’« . Récemment, le rappeur de New-York a pris conscience qu’exprimer ses émotions dans un titre n’égalait pas une vraie consultation chez un professionnel : il pouvait sortir de sa zone de confort et de son seul point de vue grâce à un médecin. Dans 4:44, son treizième opus, il va à contre-courant de ce rejet de la thérapie et invite de nombreux hommes noir-américains à chercher de l’aide auprès d’un psychiatre ou d’un psychologue.

I always end up back in a cycle of shame / Looking in the mirror is hard, hmm / Some days I hurt myself to distract me from distraction / That’s madness fixing sadness, hmm. (CONFUSED!, Kid Cudi)

Kid Cudi, de son côté, déclarait dans une interview pour Complex en 2013 « Il y a un an, je n’aurais jamais pensé aller chez un thérapeute ou un psychiatre. Ça marche pour moi, mais ce n’est pas pour tout le monde. J’ai de gros problèmes. C’est bon pour moi de parler à quelqu’un qui puisse m’aider à voir les choses. Je n’avais pas d’autre choix« . En 2016, le rappeur originaire de Cleveland avait été interné en hôpital psychiatrique. Mais, déjà, à la sortie de Speedin Bullet 2 Heaven en 2015, Kid Cudi partageait son mal-être dans des titres comme Handle With Care ou CONFUSED!

Cette idée que les hommes noirs doivent rester forts et invincibles au sein de leur propre communauté tend à se dissiper au profit d’une vision plus soft de leur virilité. Dans son album To Pimp A Butterfly, prix Pulitzer 2018, Kendrick Lamar évoque sa dépression et sa dépendance aux drogues à de nombreuses reprises. Dans u, il fait référence à ses envies suicidaires et sa santé mentale : « I’m fucked up, but I ain’t as fucked up as you / You just can’t get right, I think your heart made of bullet proof / Should’ve killed yo’ ass a long time ago / You should’ve feeled that black revolver blast a long time ago« .

En 2017, le rappeur Logic avait dévoilé 1-800-273-8255 (numéro du centre national de prévention contre le suicide aux États-Unis), un titre en soutien aux personnes qui ont tenté de mettre fin à leurs jours. L’anecdote : à sa sortie, leur standard téléphonique a reçu le second plus haut nombre d’appels en 24 heures de son histoire.

Le rap, une thérapie ?

De façon assez ironique, si ces artistes ne se sont tournés vers la thérapie que très récemment, leurs titres, eux, ont aidé toute une génération de jeunes fans à guérir. En 2000, le psychologue Don Elligan avait publié une étude dans le Journal Of African American Men, introduisant le concept de rap therapy. En 2002, une autre étude publiée dans le Journal Of Poetry Therapy par Edgar Tyson expliquait les grandes lignes de la hip-hop therapy.

La thérapie hip-hop a connu une expansion phénoménale durant ces dix dernières années, allant jusque dans les lycées du Bronx et de Brooklyn à New York. En 2014, la psychologue-chercheuse Cendrine Robinson-Head avait publié un rapport dans l’American Psychological Association expliquant qu’en diffusant des titres de Meek Mill à ses patients durant les sessions de thérapie, ils étaient plus prompts à exprimer leurs sentiments. De quoi confirmer l’idée selon laquelle le rap a bel et bien des vertus thérapeutiques.

En 2016, l’article Young Thug Is My Therapist avait fait grand bruit. Son auteur, Micah Peters, expliquait en quoi les paroles du rappeur d’Atlanta avait un pouvoir de guérison à travers une analyse détaillée de ses titres, son flow et ses références. Et cette pratique n’est pas isolée puisque The Hip Hop Global Therapy Institute, dans la Bay Area en Californie, utilise des titres rap pour aider à soigner ses patients. 

Le hip-hop a longtemps joué un rôle d’échappatoire pour de nombreux artistes. Préférant les rimes aux séances chez le psy, ils ont participé à accentuer la stigmatisation qui entourait les troubles mentaux dans la communauté afro-américaine. Mais sans le savoir, ils ont aussi influencé toute une génération de fans et ont contribué à développer une nouvelle branche de street therapy. Ce qui est important dans l’émancipation des rappeurs de ce rejet de vulnérabilité, c’est l’effet considérable que cela peut avoir sur les auditeurs, en particulier noir-américains, qui ont longtemps suivi ces récits anti-thérapie.

Cette ouverture d’esprit progressive dans le hip-hop est essentielle, car elle participe à une déstigmatisation des troubles mentaux. Le processus de sensibilisation par les rappeurs eux-mêmes permettra, à l’avenir, d’aider à prévenir et guérir de nombreux fans qui en ont besoin sans peur de jugement. Le fait que de pareils débats soient tenus aujourd’hui dans le milieu prouve que la communauté afro-américaine prend conscience de sa propre identité et de la singularité de chacun de ses membres. Il n’y a pas un type de noir, un type de rappeur, et chacun, avec ses particularités, ne doit pas s’identifier à un profil unique.

Posted by:Anas Daif

Étudiant, écrivain, esprit libre et rédacteur en chef inspiré. @themadnovelist

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