La victoire de l’Équipe de France à la Coupe du Monde de Football a remis au goût du jour un débat aussi vieux que les vagues migratoires du XXe siècle : être français, c’est quoi, concrètement ? Nombreuses sont les personnes qui se sont réjouies de la victoire de l’Afrique, souvent de façon ironique, parfois sérieusement. Mais le fait est que beaucoup de français ont condamné ces remarques. La victoire de l’Afrique ? Arrêtez vos bêtises, ils sont français d’origine étrangère, mais français avant tout !

Ah bon ? Depuis des années, il est difficile de définir clairement la frontière qui sépare le français de l’étranger. Lorsque la France gagne un match de football, les joueurs sont fièrement rattachés à la patrie. Quand cette même équipe perd, c’est une toute autre histoire. Malheureusement, ce débat ne s’arrête pas à un simple match de football.

La France aime les citoyens irréprochables

Mamoudou Gassama, ce jeune homme sans-papiers d’origine malienne qui avait escaladé quatre balcons pour sauver un bébé, s’était vu offrir la nationalité française et un travail au sein des sapeurs pompiers de Paris. Sa francité devenait alors indiscutable : en France, les hommes sont valeureux, ils sauvent des enfants en danger et grimpent les murs plus rapidement que Spider-Man. C’est d’ailleurs le surnom qu’on lui avait donné : Spider-Man, l’homme qui escalade les balcons pour venir à la rescousse de vos petits chérubins.

Au moment de la victoire des bleus au Mondial 2018, les citoyens français apprenaient avec surprise que des joueurs comme Kylan Mbappé, Paul Pogba ou encore N’Golo Kanté l’étaient aussi. Pas question de les ramener à leurs origines, ils sont français, point barre ! Et le problème, c’est qu’ils ne pouvaient être que cela. Rappeler les racines de leurs parents revenait à être raciste, ou à véhiculer une idéologie raciste, comme l’avait écrit l’ambassadeur français aux États-Unis à Trevor Noah, comédien et présentateur américain, après qu’il se soit réjoui de la victoire de l’Afrique.

Comme le dit très bien l’essayiste et romancier François Rachline, être français se définit par « une admiration teintée de scepticisme à l’égard de toute autre culture avec pourtant une aptitude à l’assimiler ». Le choix du verbe assimiler n’est pas anodin car l’assimilation et l’intégration sont deux choses différentes, surtout si on se réfère à leur définition d’un point de vue multiculturaliste. L’intégration consiste à combiner son identité d’origine (ethnic identity, cf Ronald Taft) et son identité nationale (national identity). L’assimilation, quant à elle, veut que l’immigrant abandonne son identité d’origine dans le but d’être assimilé au pays. C’est sur cette dernière base que la France s’appuie dans sa définition de la citoyenneté : il est difficile d’être noir/maghrébin ET français, comme si l’un empêchait l’autre.

En plus, un gagnant est forcément français, duh.

La France n’aime pas les perdants et les donneurs de leçon 

Le débat ne s’arrête pas là, ce serait trop facile. Cette tendance à associer le citoyen victorieux à l’identité française s’arrête au moment où ce dernier faute, et les cas sont innombrables. On peut citer Karim Benzema qu’on a renvoyé à ses racines algériennes lors de l’affaire de la sextape, les jeunes délinquants du 31 décembre 2017 à Champigny-sur-Marne qu’on a pointé du doigt comme « ce que l’immigration apporte de mauvais » ou très récemment encore, le « marocain » Alexandre Benalla.

Et si, au grand damne, un fils ou une fille d’immigrés venait à pointer du doigt un défaut dans le système français, il se voit tout de suite rappelés qu’ils ne sont pas des français légitimes. Au final, que faut-il faire pour être un français légitime ? Fermer les yeux sur les injustices qui touchent les personnes issues de l’immigration et faire comme si de rien n’était ? À l’heure ou Assa Traore, soeur d’Adama Traore, mort suite à une bavure policière, se bat pour que justice soit faite, des dizaines de milliers de français légitimes (entendez par là pure souche) lui intiment de retourner en Afrique, car tu profites des allocations et d’un des systèmes sociaux les plus performants au monde. Ainsi, être français et issu de l’immigration consiste à ne devoir rien dire, au risque de ne plus être considéré comme tel par certains.

Néanmoins, ce cas ne s’applique pas uniquement en France. Il y a quelques jours, le joueur de football Mesut Ozil annonçait son retrait de sa carrière internationale. « Lorsque je gagne, je suis allemand, lorsque je perds, je suis turc » a-t-il déclaré. Rien de surprenant lorsqu’on se penche sur le traitement médiatique fait aux européens d’origine étrangère lorsque ces derniers ne répondent pas aux critères du bon immigré/fils ou fille d’immigré intégré. 

La France souffre d’un complexe de supériorité

La France souffre d’un complexe de supériorité qui la pousse à assimiler tout acte de bravoure à son identité. Il est difficile pour elle de concevoir que l’excellence ne vienne pas de ses propres citoyens. C’est pourquoi ramener des joueurs de foot, un brave homme ou n’importe quelle autre prouesse à une autre nationalité que française fait polémique. D’une part, elle permet à la nation de rayonner et de montrer que oui, les français font de grandes choses. D’autre part, elle conforte les citoyens dans l’idée que l’immigration, finalement, c’est pas si mal.

En effet, beaucoup ont tendance à penser que les vagues migratoires ont principalement apporté des problèmes à la France : chômage, insécurité, « islamisation »… Le fait de voir des personnes aux racines étrangères réussir les rassure le temps de quelques émissions spéciales BFMTV. D’un autre côté, il y a l’idée que la France donne une chance à des enfants d’immigrés de vivre dans un pays développé. Dès lors, il devient inconcevable qu’ils puissent ne serait-ce qu’émettre une critique minime sur le système français, ou s’identifier à une autre nationalité… au risque de leur rappeler qu’ils viennent d’Afrique et peuvent y retourner s’ils ne sont pas contents. 

Être français et issu de l’immigration est une affaire bien compliquée. Partagés entre deux cultures, ces individus se voient imposer une identité en fonction de leurs exploits… ou de leurs échecs. On leur demande d’être irréprochables alors qu’ils sont autant français que les gaulois (Sarkozy, si tu vois ça). Et, tant que l’orgueil et la condescendance occidentale perdureront, la schizophrénie nationaliste française aura de beaux jours devant elle. 

Posted by:Anas Daif

Étudiant, écrivain, esprit libre et rédacteur en chef inspiré. @themadnovelist

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