Artiste accompli par ses compositions, ses tubes phares et ses collaborations emblématiques, Frank Ocean reste peu connu du grand public. Pourtant, il n’envie rien à ses confrères du R&B et de la soul. Le chanteur nous adoube à la tristesse amoureuse avec trois albums à l’originalité singulière, chacun reflétant un univers à part entière. Un triomphe de mélancolie et de nostalgie. 

Entre spleen made in America et réels tourments, Frank Ocean s’est très vite démarqué de ses compères grâce à des morceaux resplendissant d’honnêteté et d’avant-gardisme. Son thème de prédilection, l’amour, est entraîné dans une tornade de questionnements et de déceptions. Le chanteur métaphorise ses sentiments avec une plume et une production de mérite, offrant trois projets au résultat fascinant et énigmatique.  

Nostalgia, Ultra (2011)

Ce projet à mi-chemin entre la mixtape et l’album introduit Frank Ocean au monde. Inspiré par Kanye West, ce dernier le prend sous son aile. Touché par le travail du rappeur de Chicago, en particulier avec 808s and Heartbreak, un des albums les plus importants et aboutis de Ye. Mélange d’autotune et de prods futuristiques, de franche et d’irresistible mélancolie. Une inspiration pour les artistes de la génération 2010. Frank Ocean complimentera même Yeezy en le mentionnant dans Swim Good. Ce titre incontournable de l’album explore une douce lamentation spirituelle que l’artiste cherche à métaphoriser avec l’océan, ultime recours afin de fuir la douleur causée par un cœur brisé. Mais cette fuite pourrait le mener à la noyade. L’océan est également un rappel de son nom de scène, une manière pour lui de s’exprimer à cœur ouvert à travers sa musique, afin de se soulager mentalement et, peut-être, l’aider à s’évader d’une déprime ambiante.

Il ne faut pas oublier American Wedding, reprise de la mélodie d’Hotel California du groupe Eagles, dans lequel il parle des désillusions du rêve américain. Désillusions personnelles, désillusions collectives, le projet Nostalgia, Ultra est en lui-même une sombre balade pop-rock infusée de R&B et de soul qui nous laisse perplexe sur l’identité de Frank Ocean. Mais une chose est certaine : il aura un futur prometteur. 

Channel Orange (2012)

Dans ce premier LP, Frank Ocean partage en chanson son premier amour, la vie californienne qu’il mène, et sa vision sur de nombreux thèmes : la femme, les relations sentimentales, et tout simplement les leçons qu’il tire de ses propres expériences. Cet album est plus vivant que Nostalgia, Ultra, qui pourrait s’apparenter à une délicieuse nature morte. Channel Orange n’en reste pas moins imbibé d’une touche de mélancolie constamment présente en lui. 

Sur cet album, les titres les marquants sont innombrables. Thinkin’ Bout You, brille de sincérité. Le morceau est touchant et surtout inattendu par son contenu et ses thèmes abordés. Il a même été suivi d’une lettre ouverte publiée sur Tumblr dans laquelle il fait explictement son coming out et parle ouvertement de son premier amour, une missive davantage argumentée de propos que la chanson Thinkin’ Bout You. Mais Channel Orange ne s’arrête pas uniquement à une exploration de soi. Dans le colossal Pyramides, un morceau de près de dix minutes, Frank partage l’histoire d’une femme visiblement insensible à tout sentiment rationnel et qui travaille à la Pyramide. Les vibes et atmosphères sont nombreuses dans cette pièce maîtresse de Channel Orange. Un titre profond, complexe : à l’image de son interprète.

De son côté, Bad Religion porte à confusion et reste, encore aujourd’hui, l’objet de débat d’interprétation. Au final, sur la forme, le titre n’est rien d’autre qu’une énième métaphore sur le fait d’aimer une personne qui ne nous aime pas en retour, et le mal que cela produit : c’est une Bad Religion. Le travail de Frank Ocean est loin d’être tangible, et la richesse stylistique de ses paroles en rend l’interprétation difficile. Toutefois, c’est aussi ce qui rend cet artiste discret aussi énigmatique que fascinant.

Et il aura fallu quatre longues années à l’interprète de Sweet Life pour réapparaître sur les devants de la scène, ou du moins, dans les playlists de ses fans. En 2016, Frank Ocean revient avec le mystérieux ENDLESS, une sorte de pré-album expérimental dont la conception s’est faite en direct sur Apple Music. Avec ses nombreux d’interludes et ses sonorités qui lui étaient jusque-là inconnues, il a offert à ses fans un avant-goût de Blond, sorti quelque temps plus tard. L’incontournable reprise d’Aaliyah (At Your Best) et The Higgs (dans lequel il aborde l’attraction par des atomes et la relation mère-fils) resteront dans les annales. Les morceaux sont soigneusement travaillés et restent impénétrables, donnant l’envie d’en savoir plus sur cet artiste si effacé et très peu médiatisé. Il effectue d’ailleurs de rares montées sur scène. Ce qui n’empêchent pas ses performances d’être remarquables.

Blond (2016)

Blond a été longtemps attendu. Heureusement, Frank Ocean n’a pas failli  à sa réputation d’artiste accompli et est revenu avec un paquet de morceaux agencés de façon cohérente et, surtout, aussi personnels les uns que les autres. C’est Nike, le premier titre de l’album, qui ouvre le bal et donne un avant-goût concret du reste de l’album. Le clip vidéo est cryptique, ésotérique. On l’y voit sur une scène vide, vêtu d’une combinaison scintillante et perlée. Au-delà du soin apporté aux morceaux, Frank Ocean fait attention à l’esthétisme de ses vidéos. Ivy, de son côté, s’imprègne d’un amour impossible qui l’a marqué, tandis que les chœurs tendrement chantés par Beyoncé dans Pink+White nous prouvent que sa discrétion ne l’empêche pas d’avoir les plus grands dans son album. 

Self Control est un bijou parmi les bijoux de Blond. Frank Ocean évoque une personne à laquelle il tient fortement et laisse comprendre qu’il cherche à s’immiscer dans les moindres recoins de son espace intime. Malheureusement, le titre s’achève sur une prise de conscience : il doit s’en éloigner… mais aimerait tout de même passer une dernière nuit inoubliable avec. Les morceaux s’enchaînent et flamboient d’un certain malaise. L’artiste est torturé, et, tel un martyr, continue d’explorer les infinies possibilités de l’amour et de ses conséquences, tout en laissant mourir les dernières bribes de son optimisme.

Les sonorités glaciales de Siegfried plantent le décor. Il commence par nous y faire le portrait d’un physique familier qui l’a (très probablement) perturbé. Ses pensées  tourbillonnent. Il les étouffe avec ses rimes aux interprétations et sens divers, avant d’avouer qu’il serait prêt à faire n’importe quoi dans le noir pour cet individu-là. Il est facile de penser qu’à travers ce morceau, Frank Ocean n’est pas lui-même, ses propos ne sont pas toujours sensés, peut-être est-il sous l’effet de substances illicites ? Au final, c’est ce qui apporte cette authenticité au projet. Les émotions sont crues et non censurées, effrayantes mais réelles. Malgré la tristesse que dégage dans Blond, l’album finit sur une bonne note avec Godspeed et Futura Free, deux titres plus confiants.

À coté de ses albums, il contribue au travail de grands artistes comme Kanye West & Jay-Z sur Watch the Throne avec No Church In The Wild ou encore Caught Their Eyes sur 4:44.  Beyoncé bénéficie également de ses talents. Il compose et apparaît sur I Miss U ou encore l’excellent SuperpowerDe Chanel, Biking (accompagné de Jay-Z et Tyler the Creator) à Provider en passant par ses apparitions sur Purity d’ASAP Rocky, Carousel de Travis Scott, ou encore Don’t Do It avec Kendrick Lamar et N.E.R.D, Frank Ocean se présente comme une force dans une industrie musicale qui le méprisait à ses débuts à cause de ses différences et de sa personnalité atypique pour un homme noir qui touche de près le monde du hip-hop.

Nous sommes en présence d’une perle rare qui manie la tristesse, l’amour et enjolive les deux concepts. Mais Frank Ocean n’hésite pas à montrer qu’il est, et a été, à de nombreuses reprises, sentimentalement anéanti. Le protégé de Kanye West est à écouter et à surveiller attentivement. En cette fin d’année (ou en début d’année suivante), il risque de s’approprier à nouveaux nos playlists avec un nouvel album. 

Posted by:Cédric ParisRit.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *