L’Amérique post-raciale n’est-elle qu’un mythe ? La vie de la diaspora noire en Occident, et en particulier aux Etats-Unis, semble être un combat interminable. Les bavures policières sont plus nombreuses que jamais, la discrimination à l’embauche et le regard perpétuel des autres font partie de leur quotidien. 

Rodney King, Sandra Bland, Philando Castile, Eric Garner… La liste des victimes de brutalités policières est longue et effrayanteAu fil des décennies, les artistes afro-américains ont dénoncé ce racisme étatique et sociétal à travers de célèbres titres comme Strange Fruit (1939) de Billie Holliday, Mississippi Goddam (1964) de Nina Simone ou encore F**k tha Police (1988) de N.W.A. Soul, blues, jazz et hip-hop ont été, à un moment de leur existence, un terrain d’expression pour une communauté noire américaine dans la tourmente.

Le plus inquiétant, c’est que les choses peinent à évoluer. Encore aujourd’hui, nombreux sont les artistes afro-américains qui dénoncent un racisme institutionnel étasunien d’actualité. Donald Glover (Childish Gambino) en dépeint un portrait glaçant dans son dernier titre This is America. Et dans tout ce désordre social, un groupe en particulier en pâtit davantage : ce sont les femmes noires. Entre violences physiques, symboliques et non-dits, elles sont au coeur d’une tempête aux effets dévastateurs.

La femme noire face au corps médical 

Alors que la femme blanche a du mal à trouver sa place au sein d’une société occidentale enracinée dans un patriarcat vétuste et moyenâgeux, la femme noire semble être reléguée au fond des greniers. Pire encore, si on ne s’arrête qu’à sa physiologie, elle est sujette à deux regards par la société (et par ses propres confrères !) : soit elle alimente des fantasmes exotiques aux racines colonalistes, soit elle n’est qu’une vulgaire poupée de chiffon invisible aux yeux du monde et de sa propre communauté

Déjà au XIXe siècle, le Dr. J. Marion Sims, considéré comme le père de la gynécologie américaine, achetait des femmes noires esclaves exclusivement pour expérimenter sur elles sans anesthésie. Grâce à ses pratiques horrifiantes, il avait réussi à perfectionner sa technique et à inventer des outils médicaux novateurs à l’époque, comme le spéculum. Une instrumentalisation horrifiante et bien souvent occultée. 

Aujourd’hui, les femmes noires restent sujettes à une maltraitance (symbolique et tangible)  flagrante de la part du monde de la médecine. De nombreux rapports montrent qu’elles sont victimes de discrimination médicale et que leur état de santé est bien souvent délaissé. Aux États-Unis, une étudie publiée  dans Obstetrics & Gynecology en 2016 révèle que les États-Unis est premier dans le classement des taux de mortalité maternelle et infantile. Par ailleurs, les complications de grossesse tuent trois à quatre fois plus de mères noires que de mères blanches, et les nouveau-nés de femmes noires meurent deux fois plus souvent. Une négligence habituelle au sein du corps médical qui commence (enfin) à faire tache. 

Un excellent documentaire de Vox relate la place des femmes noires esclaves dans les expérimentations médicales. 

La célèbre tenniswoman Serena Williams avait d’ailleurs évoqué ce même problème suite à une expérience personnelle. Après son accouchement par césarienne, Williams réclamait une perfusion d’héparine pour calmer son malaise, en vain. Elle avait pourtant indiqué à ses médecins que son corps était enclin aux caillots sanguins et qu’elle devait prendre des anticoagulants quotidiennement.

Ce n’est qu’après plusieurs jours que le personnel médical avait finalement cédé à sa demande, comme si ses maintes réclamations n’étaient qu’un caprice d’enfant. Des examens ont montré plus tard que plusieurs caillots de sang habitaient les poumons de la tenniswoman : elle avait échappé de peu à une embolie pulmonaire.

Encore en décembre, en France, une jeune femme noire de 22 ans, Naomi Musenga, n’avait pas été prise au sérieux lors d’un appel téléphonique au SAMU. Certains ont dénoncé un racisme latent dans le milieu hospitalier. En effet, son accent étranger était très facilement identifiable. Ce genre de mésaventure se reproduit bien trop souvent dans la communauté noire, aussi bien dans l’hexagone qu’outre-Atlantique. 

La femme noire : fantasme exotique 

Mais ce n’est pas tout, les représentations hypersexualisées de la femme noire dans les médias déshumanisent son corps, comme si le colorisme ne suffisait pas. Les femmes plus foncées de peau sont réduites à de simples objets sexuels. Elles ne semblent pas être représentées comme un être humain, elles sont des femme-objets dans l’arène d’une masculinité fragile

L’image du corps de la femme noire est considérée parfaite (et sans une once d’inclusivité) : mince, sans cicatrices, vergetures ni tache de naissance. Leur corps nu est recouvert d’huile pour mettre en valeur leur teint ébène. Photoshop passe par là et vend une image erronée qui exclut tout autre type de femme noire. De leur côté, les light-skinned black women présentes dans les médias sont adulées dans nos société actuelles et répondent aux attentes de violents fantasmes hétérosexuels. Dans la vraie vie, ce corps noir, foncé ou clair, n’existe pas.

Les exemples cités ci-dessus sont très précis. On pourrait d’ailleurs très vite croire que cette instrumentalisation du corps de la femme noire ne prend place que dans les hôpitaux des États-Unis ou dans les magazines de mode. Hélas, c’est un problème récurrent dans la vie de tous les jours. Cette déshumanisation se traduit par de micro-agressions considérées comme inexistantes par certains (non-concernés, bien évidemment). Elles sont pourtant très réelles.

Don’t Touch My hair (2016) de la chanteuse Solange, explique le phénomène de la micro-agression la plus répandue aujourd’hui : la coupe afro, vu comme le pelage de la femme noir. Don’t touch my pride (..) Don’t touch my crown (..) They don’t understand what it means to me : Ne touche pas à ma fierté (..) Ne touche pas à ma couronne (..) Ils ne comprennent pas ce que ça représente pour moi.

À travers une douce mélodie qui contraste avec des paroles crues et sincères, Solange explique que toucher les cheveux de la femme noire est une micro-agression déguisée, sous couvert de compliments : « j’adore tes cheveux, on dirait de la mousse« . Cet acte rabaissant et humiliant est un manque de respect qui prive la femme noire de consentement et de pouvoir sur son propre corps. Ses cheveux sont tripotés sans son autorisation, tel un animal dont on caresse les poils. Du traditionnel « tu es belle pour une noire » à « j’aime beaucoup les femmes noires » (qui relève souvent d’un fétichisme non-assumé), ces micro-agressions prennent des formes diverses et variées. 

Néanmoins, de plus en plus de femmes noires tentent de se réapproprier leur corps, notamment dans l’industrie musicale hip-hop et r&b. Nombreuses sont les artistes afro-américaines qui jouent avec ces fantasmes irréels pour les démystifier. Elles vivent toujours dans des conditions difficiles, mais une prise de conscience collective se fait au fur et à mesure. Les afro-activistes féminines se pressent sur les devants de la scène pour dénoncer ces abus. Un pas en avant vers la liberté. 

C’est surtout en éduquant les générations futures à l’égalité et au respect que ce stigmate de la femme noire cessera, et ce n’est pas encore gagné. Mais une chose est sûre, cette Amérique post-raciale dont tout le monde nous parle n’est qu’une illusion

Photo de couverture : Women’s Liberation  © David Fenton/Getty Images

Posted by:Bineta Diop

19 • Grande fan de séries, de romans et de comics • english student •

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