Photo : © Positive Black Soul

La musique et la culture hip-hop sénégalaises, formées dans les années 1980, ont été très vite perçues comme une « voie » ou « issue de secours » pour la jeunesse des quartiers défavorisés dont le quotidien était miné par les discriminations sociales, économiques et politiques. Le rap s’est imposé au Sénégal comme le deuxième genre musical après le très percussif Mbalax.

Les pionniers du hip-hop Sénégalais

Les premiers rappeurs sénégalais ont d’abord chanté sur des sonorités américaines et ont repris les tubes outre-Atlantique. Tout a commencé dans les années 1990 avec des groupes de rap devenus mythiques au Sénégal. Toute une génération a été bercée par les textes militants de Daara J Family et Positive Black Soul. 

En 1989 a été fondé le groupe Positive Black Soul par DJ Awadi (Didier Awadi) et Duggy-Tee (Amadou Barry). Ce groupe est considéré par beaucoup comme le « possee » (précurseur, en wolof), connu pour son mot d’ordre devenu célèbre, « Boul falé » (« Ne t’occupe pas », en wolof). Ils invitaient les jeunes à ne pas compter sur les politiciens et à se prendre eux-mêmes en charge.

Au fil des ans, Positive Black Soul a vu ses rangs s’élargir avec de nouveaux membres… avant de se dégarnir, tout en permettant au duo initial de mener des carrières solos. Les instrumentales se veulent traditionnelles, les sonorités sont totalement novatrices pour le public occidental. C’est ainsi que PBS (Positive Black Soul) concurrence Youssou N’Dour et son M’balax en terme de popularité. Courant urbain, le rap de Positive Black Soul draine toute une mouvance de nouveaux groupes qui y trouvent un espace d’expression.

Entre 1989 et 1992, la notoriété de PBS ne passe guère les frontières sénégalaises jusqu’à ce que le rappeur français MC Solaar passe pour la première fois à Dakar en octobre 1992. Fan de PBS, il les engage pour assurer sa première partie. Les médias s’emparent du sujet et le phénomène PBS commence à prendre de l’ampleur. Au début de l’année 1993, ils font le voyage à Paris pour participer à un festival rap/reggae au Bataclan, invités par le Disco Mixte Club et Radio France. PBS devient un groupe qui attire les foules, comme en témoigne leur prestation lors du premier festival de musique de Dakar en 93.

Daara J Family : l’école de la vie 

Daara J Family est né en 1997 et se compose de Faada Freddy et N’Dongo D. Avec Positive Black Soul, ils dominaient la scène rap sénégalaise. Daara J (L’école de la vie) s’ouvre également à toutes formes de musiques : reggae, soul, funk ou encore musique cubaine font partie intégrante du son de la Daara J Family. 

Leur histoire commence dans les années 1980 au lycée de leur ville natale. À cette époque-là, ils formaient le groupe Lion Klan. Les deux jeunes hommes écoutent souvent la musique ramenée par l’oncle de Faada Freddy : entre Africa Bambaata et Grand Master Flash, les débuts du rap américain n’ont aucun secret pour eux. Ils apprennent le smurf, le break dance et suivent les émissions télévisées de Sydney à Paris.

C’est en 1993, lors d’une freestyle party au Métropolis de Dakar (devenu le café de Rome) qu’ils rencontrent le rappeur sénégalais Lord Aladji Man. Ils commencent à échanger des idées et jouent dans les quartiers de Dakar dont ils sont issus : Médina, Colobane et Centenaire. Ils gagnent rapidement le cœur des Sénégalais grâce à leurs textes qui abordent de front la question religieuse, sujet toujours sensible dans un pays à majorité musulmane.

En 1994,  ils sortent leur première cassette éponyme qui dépasse les 15.000 exemplaires vendus, un succès qui incite le trio à poursuivre l’aventure et à s’investir davantage dans le hip-hop. C’est la période de l’âge d’or du rap à Dakar et on estime à près de 3.000 le nombre de groupes qui se sont créés après le succès des Positive Black Soul. Ils font leur premier voyage en France en 1996 avec leur cassette et, c’est à l’occasion d’un concert à Paris que le producteur de la maison de disques Déclic les remarque. Il leur fait ré-enregistrer les titres de la cassette dakaroise avec les producteurs Mad Professor et Bubbler. C’est en 1997 que sort le premier CD du trio, Daara J produit par le label Déclic et distribué par Sony Music.

Le rap associé à la poésie traditionnelle ?

Selon Mamadou Dramé, professeur en Sciences du Langage à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, si le rap a été si bien accueilli par le public sénégalais, c’est qu’il trouve ses racines dans certains genres poétiques traditionnels. En effet, depuis plusieurs générations, les griots (poètes nomades) ont excellé dans le tassu, le xaxaar ou le bakk.

Le tassu est une poésie improvisée qui s’appuie sur des proverbes ou de célèbres couplets sénégalais. Le xaxaar est un récital de propos crus, destinés à la jeune mariée le lendemain de sa première nuit nuptiale qui a réussi à garder sa virginité jusqu’au mariage. Quant au bakk, c’est un chant galvaniseur pour lutteur. Mamadou Dramé souligne que « le tassu de la défunte chanteuse Aby Gana Diop, de part son débit rapide et saccadé, s’approche très sensiblement du rap« .

La virulence des textes de rap qui reprennent le langage de la rue s’apparente également à la cruauté des proverbes du tassu. Cependant, de nombreux rappeurs, comme Didier Awadi, membre fondateur du PBS, réfute cette parenté. Le batteur du Dande Lé-ol, Alioune Diouf abonde dans le même sens, en notant que le tassu est basé sur un rythme ternaire, contrairement au rap qui fonctionne sur un rythme quaternaire.

Le hip-hop sénégalais est un genre à part entière. Très ancré dans les racines du pays, il n’a jamais abandonné l’engagement politique de ses débuts. Les rappeurs sont la voix (et la voie) du peuple et mobilisent la jeunesse sénégalaise. En janvier 2011 est né le mouvement Y’en a marre, créé par le journaliste Fadel Barro et les rappeurs Keurgi & Fou malade. Ils se battent  et deviennent les porte-paroles du mouvement sur les plateaux télé. Ce sont eux qui créent l’hymne des Y’en a marre, en reprenant la mélodie des chants qui accompagne les combats de lutte sénégalaise.

En somme, le rap sénégalais est nourri de nombreuses influences : qu’elles soient occidentales ou locales, poétiques ou musicales (ou les deux). La richesse de ce genre né à Dakar fait du hip-hop une mine d’informations historiques sur la situation socio-politique du pays au fil des trois dernières décennies. Rien d’étonnant que de nombreux artistes étrangers s’intéressent à leur musique.

Posted by:Ndeye Fatou Diagne