Le numérique a totalement changé la manière de rencontrer l’âme sœur. Les dates sont plus simples à trouver et vous êtes parfois à un swipe de la rencontre qui transformera votre vie. Mais ce monde n’est pas si rose que ça, en particulier pour les personnes issues des minorités ethniques (entendez par là les descendants d’Afrique et d’Asie) en Occident. Dans des applications comme Tinder, Twitter ou Instagram, on peut retrouver de nombreux fétichistes plus loufoques les uns que les autres. Concentrons-nous ici sur le fétichisme racial (ou racial fetichism, en anglais). Ce concept, peu connu en France, reste néanmoins très répandu dans la recherche de l’âme soeur (ou de l’objet sexuel). Mais tout d’abord, qu’est-ce que le racial fetichism ?

© Simon Willem Maris, Portrait of a Young Black Woman, Netherlands , 1890s

Le fétichisme racial : héritage de l’époque coloniale

Le théoricien américano-indien en études postcoloniales Homi K. Bhabha (inspiré d’Edward Said, professeur de littérature à la Columbia University) explique que le fétichisme racial est une forme de stéréotype raciste profondément rattachée aux discours coloniaux. Bhabha définit le discours colonial comme « la reconnaissance et le désaveu des différences raciales, culturelles et historiques dont le but est de définir le colonisé comme un étranger aux caractéristiques à la fois reconnaissables et stéréotypées ». En d’autres termes, le fétichisme racial implique des systèmes de croyances contradictoires où l’autre est à la fois diabolisé et idolâtré.

Dans Peau Noire, Masque Blanc, une des plus grandes critiques du colonialisme écrite par Frantz Fanon, deux chapitres sur les relations sexuelles et amoureuses entre noirs et blancs y sont consacrés. Comme l’explique Richard Masmeteau pour l’OBS, ces chapitres « décrivent tous les mécanismes d’intériorisation de la domination et les fantasmes sexuels qui les accompagnent ». Le fétichisme repose sur un rapport de domination de l’homme blanc (généralement, mais pas que) sur la femme issue d’une minorité ethnique. Cette domination prend ses racines dans un imaginaire fantasmagorique. Par exemple, une femme originaire du Maghreb sera associée à la beurette musulmane exotique, le fruit interdit que le colonisateur se fera un plaisir de dévierger avant le mariage pour satisfaire ses fantasmes. La femme noire est tout de suite ramenée à ses rondeurs tandis que la femme d’Asie de l’Est est connue pour être douce et docile.

Les hommes n’en sont pas exempts non plus, en particulier dans la communauté LGBT où noir-africains et maghrébins font l’objet d’un fétiche plus que criant. Le stéréotype du « renoi » ou « rebeu » de cité les suit jusqu’aux applications de rencontre… mais aussi au lit. « Quand les hommes blancs m’abordent pour me séduire, c’est toujours par rapport à mon métissageexplique Daynice, 22 ans, issu d’un métissage martiniquais, marocain et tunisien. J’ai l’impression que mon ethnie attire, pas ma personne. Sur les applications de rencontre, que je ne fréquente plus, je recevais souvent des compliments du style ‘oh le noir, le gros pénis, les grosses fesses’« .

© Paper Boats – Megumi U. « Three black men look down / Four paper boats are floating. / Feelings are on board »

« La couche la plus grave du fétichisme racial est celle qui considère que la personne racisée n’a pas de sentiments, explique Luke, jeune homme de 18 ans d’origine éthiopienne, habitué aux réflexions racistes sur les applications de rencontre. Beaucoup partent du principe que l’homme noir, par exemple, ne cherche qu’à se vider les couilles sans relation sentimentale. » Il poursuit en expliquant que la culture n’a pas montré aux gens qu’ils avaient tort. Les mêmes stéréotypes sont véhiculés à la télévision ou au cinéma.

L’objectification de la personne racisée

Soyons clair, le racial fetichism est une forme de racisme. Fétichiser une origine étrangère implique des stéréotypes raciaux qui découlent intrinsèquement de préjugés racistes. La personne qui en est victime est perçue comme un moyen d’assouvir son fantasme : un processus de déshumanisation a alors lieu. En effet, on ne se retrouve pas attiré par la personne, mais par des traits étrangers. Les applications de rencontre (et les réseaux sociaux comme Instagram et Twitter) sont un terrain de jeu révélateur de la façon dont les minorités sont perçues dans nos sociétés actuelles. L’intériorisation de certains stéréotypes racistes par les personnes blanches provient directement de l’imaginaire colonial. Cet imaginaire les amène à idéaliser et à essentialiser ces personnes étrangères. Aux yeux du fétichiste, elles sont interchangeables : si ce noir ou cet asiat commence à nous lasser, on ira voir quelqu’un d’autre qui lui ressemble, parce qu’au final, ils se ressemblent tous.

D’un autre côté, on retrouve le traditionnel « j’aime les femmes noires » sur le net, et en particulier sur les applications de rencontre. Ces négrophiles font passer pour préférence physique un fétiche dégradant qui réduit la femme noire à sa simple couleur de peau et aux nombreuses caractéristiques stéréotypées qui les accompagnent. Cette forme d’objectification et de déshumanisation est dangereuse, notamment lorsque la personne concernée est jeune, et cela ne concerne pas uniquement les femmes noires, mais toutes les personnes racisées. « Quand j’étais adolescent, je pensais réellement que c’était des compliments [les réflexions comme « tu es belle/beau pour un noir », NDLR], poursuit Luke. Je me suis rendu compte que c’était une autre facette du racisme et j’ai déchanté ». Le fétichisme racial, s’il n’est pas identifié comme tel par la personne visée, peut très rapidement être intériorisé et créer des complexes. 

© Moonlight Serenade, Hans Zatzka (1859-1945)

En effet, complimenter une personne sur des traits naturels propres à son origine ethnique relève plus d’une micro-agression que d’un compliment déplacé, comme l’explique le journaliste Alex Laughlin dans un article du Washington Post. « On m’aborde avec beaucoup de maladresse, ajoute Sarah, 23 ans, d’origine congolaise. Très vite, dans la conversation, j’ai le droit à des remarques sur ma couleur de peau et mes origines, comme le traditionnel ‘tu es belle pour une noire’ ».

« En temps normal, je ne fréquente pas les noirs, mais toi, tu es sexy »

Ce fétichisme racial, peu subtil, crée un malaise pour la personne racisée. « Plus jeune, sur Tinder, je répondais merci, même si au fond, je savais qu’il ne s’agissait pas de vrais compliments, poursuit Sarah. J’avais l’impression qu’on m’accordait la faveur de me trouver belle ». Souvent, les réflexions comme Je ne sors pas avec telle ethnie mais toi tu es spécial-e sont une façon pour le ou la fétichiste de faire sentir leur proie comme unique. 

Le fait d’avouer exclure toute une ethnie dans le but de flatter une personne racisée a l’effet inverse. En effet, c’est une attaque directe à son identité en tant que personne d’origine étrangère. Cette personne, partagée entre son pays natal et son héritage ethnique, peut facilement se sentir rabaissée. Cet exemple pur d’ethnocentrisme [attitude qui consiste à considérer sa culture comme la meilleure, l’historien grec Hérodote en parlait déjà en Ve siècle avant J-C, NDLR] transforme l’individu racisé en marchandise de seconde main.

Elle est peut-être l’exception, mais son ethnie d’origine, celle de sa famille, celle à laquelle elle s’identifie, se retrouve souillée par une personne qui n’a de but que de satisfaire des pulsions quasi-bestiales. Pourquoi bestiales ? Car elles ne font pas appel à une réflexion poussée, mais à des imaginaires moyenâgeux et dépassés. Et, si on se penche avec beaucoup plus d’attention sur le sujet, on se rend compte que cette objectification a pour finalité le rapport sexuel, et parfois, si la chance se présente, le bébé métissé. Peu de relations sur le long terme à l’horizon.

© Pakistani women, Daisy Perkins

En plus de ces micro-agressions, cette préférence — comme beaucoup aiment l’appeler — est révélatrice d’un certain ethnocentrisme qui voit l’autre comme « un », UN noir, UN asiatique… comme si les différences des cultures asiatiques et africaines n’existaient pas. Le but de ces fétichistes étant de satisfaire leurs pulsions de colonisateurs modernes, pourquoi s’intéresseraient-ils à la richesse culturelle de ces continents ?

Et quand bien même ces personnes tentent de s’intéresser à la culture de l’autre, elles le font pour nourrir certaines passions alimentées par les médias. « La plupart des filles blanches qui m’abordent me demandent mon origine et me parlent tout de suite de ma culture, ajoute Vincent, 20 ans, d’origine vietnamienne. On m’associe directement à certains clichés : je regarde des animés ou j’écoute de la K-Pop ».

Alolika De, auteure pour le magazine en ligne Seoul Beats, explique que la K-Pop (Pop Coréenne) participe à un fétichisme beaucoup plus fort et culturellement ancré. « J’adore les coréens », « Les asiats sont mignon-ne-s » sont devenus la devise de nombreux jeunes aux quatre coins du monde. L’image lissée et policée des artistes K-Pop offerte par l’industrie musicale coréenne conduit à la construction d’un idéal asiat. Il n’est plus surprenant de retrouver sur Twitter des adolescent-e-s partir à la chasse aux coréens dans le but de retrouver une réplique de leur idole avec qui ils/elles pourront s’amouracher.

En conclusion, le fétichisme racial n’est pas une simple préférence physique 

La différence entre une préférence et un fétiche est simple : une préférence est uniquement basée sur un certain type de personne (des traits physiques comme une couleur de cheveux, de yeux), son environnement social, sa religion, ses centres d’intérêt. Un fétiche racial consiste à vouloir uniquement avoir une relation avec une personne issue d’une origine particulière, sans s’arrêter à sa personnalité. On s’appuie uniquement sur les idées véhiculées par les médias et internet, créant ainsi une réalité déformée qui objectifie l’ethnie et la réduit, bien souvent, au statut de conquête sexuelle et de fantasme. 

Le fétichisme racial est et restera toujours le fruit d’une forme de racisme. On ne peut pas aimer les noir-e-s, les maghrébin-e-s ou les asiats à cause de certaines idées préconçues qu’on se fait sur eux. Vouloir une personne originaire du continent africain ou asiatique parce qu’elle est soumise ou sexuellement active est un état d’esprit raciste. Qu’on le veuille ou non, c’est du racisme. Aimer quelqu’un, ce n’est pas l’aimer pour des traits caractéristiques liés à son origine. On aime une personne pour ce qu’elle est et non pas pour ce qu’elle représente dans des fantasmes et rêveries érotiques de colonisateur du XXIème siècle. 

Crédit photo d’article : © Satire of the Hottentot Venus (Saartjie Baartman). Martinet, Aaron (1762-1841), Charon, Louis François (1783-1831). September 1815. 

 

Posted by:Anas Daif

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