Tous les dimanches soir depuis 3 étés, des milliers d’internautes américains se réunissent sur Twitter pour live-tweeter le dernier épisode d’Insecure, série originale d’HBO. Véritable phénomène de pop-culture, le show créé par Issa Rae (Awkward Black Girl) casse les codes de la représentation et célèbre la diversité ethnique à la télévision américaine. 

Insecure suit les tribulations d’Issa Dee (Issa Rae) et sa meilleure amie Molly (Yvonne Orji), deux jeunes trentenaires afro-américaines, à Los Angeles. La première travaille chez We Got Yall, une association de quartier qui vient en aide aux collégiens et lycéens noirs et latino-américains du sud de la ville. La seconde est l’unique avocate noire d’un cabinet californien réputé. Tout au long des trois premières saisons, les deux jeunes femmes expérimentent galères, problèmes au travail, peines de coeur, mais également situations hilarantes et remises en question.

Issa Rae, actrice et créatrice d’Insecure, milite depuis des années pour une représentativité à l’avant et à l’arrière de la caméra. La jeune femme, nominée aux Golden Globes pour son rôle dans la série, se vante d’avoir un staff à majorité noire. En effet, qui racontera mieux l’expérience afro-américaine que des afro-américains eux-mêmes ? Alors que les séries des années 90 comme The Fresh Prince of Bel-Air ou The Cosby Show étaient dirigées par des producteurs et créateurs à majorité blanche, Insecure se veut être un show « for us, by us » (par nous, pour nous). Le message porté par l’histoire et ses protagonistes reste ainsi davantage fiable et proche de la réalité. 

Un prisme de personnages singuliers

Insecure offre un panel de personnages tous aussi divers les uns que les autres. La comédie se différencie de nombreux programmes qui, au fil de l’histoire, se sont arrêtés à la représentation stéréotypée des noirs-américains à la télévision. La télé-réalité, par exemple, a longtemps été un terrain propice à la personnification de l’angry black woman, ou la femme noire énervée. Incarnées par Tiffany Pollard (I Love New York) ou Nene Leakes (The Real Housewives of Atlanta), ces célébrités noires se cantonnaient à parodier grossièrement leurs pairs afro-américains à travers des traits de caractère similaires : sarcasme, irritabilité et clowneries de minstrel shows. 

© HBO

Insecure, de son côté, diffère par sa capacité à produire une fiction singulière avec des personnages travaillés. Le personnage d’Issa, assez réservé par moments, est une démonstration de force dans le paysage audiovisuel. Loin des clichés de la femme noire trop bruyante qui pullulent à la télévision, elle brille par ses défauts et sa tendance à se retrouver dans des situations cocasses. Au-delà de ses répliques cinglantes et pleines de références pop culture « We are not about to be the black couple fighting in Rite-Aid » (Épisode 2, Saison 1), Issa est complexe, manque de confiance en elle, ne s’épanouit pas dans son travail et fréquente Lawrence, un homme peu investi qu’elle finira par tromper avec un amour d’adolescence. Lawrence (Jay Ellis), de son côté, est l’un des personnages les plus intéressants de la série. Il symbolise le trentenaire Américain nonchalant, pessimiste, flemmard et assisté. Loin des standards de l’hypermasculinité noire, Lawrence représente à lui seul toute une génération d’hommes afro-américains qui ne répondent pas aux attentes qu’on peut avoir d’eux (leaders, bêtes de sexe, etc.).

Chaque personnage, qu’il soit principal ou récurrent, possède une histoire différente. Tiffany (Amanda Seales) tente de sauver les apparences d’un mariage calamiteux. Frieda (Lisa Joyce), collègue d’Issa chez We Got Yall, essaie de déconstruire tant bien que mal son privilège blanc pour s’identifier aux jeunes noirs et latino-américains dont elle s’occupe. Daniel (Y’lan Noel), pour sa part, revêt le rôle de l’artiste passionné qui a du mal à charcuter ses beats pour plaire aux grands noms de l’industrie musicale hip-hop. 

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Réussite professionnelle et amoureuse : l’impossible compromis

Insecure ne semble pas jouer dans la simplicité et on pourrait même croire qu’Issa Rae et son équipe prennent un malin plaisir à mettre des bâtons dans les roues des personnages. Prenons Molly (Yvonne Orji). Elle tient le rôle d’une boss lady ambitieuse qui jongle entre le monde blanc des cabinets d’avocats, une vie amoureuse désastreuse et sa propre identité de strong black woman accomplie. À travers ce personnage, les créateurs de la série mettent en lumière un dilemme identitaire pour de nombreuses noir-américaines (et autres minorités ethniques, même si elles ne sont pas foncièrement visées par la série) : une réussite professionnelle rythmée par la frustration permanente de devoir travailler deux fois plus pour percevoir la moitié de ce que la classe dominante gagne, trouver un partenaire à sa hauteur sans devoir s’autocensurer, et être entièrement soi-même dans une société qui n’a pas encore assimilé la diversité des femmes noires.

La vie amoureuse de Molly reflète celle de nombreuses femmes de son ethnie et de sa classe sociale. Chaos, aventures sans lendemain, ghosting et infidélités font parties de sa quête de l’âme-soeur. Aucune situation n’est glamourisée et le happy ending n’existe pas. Molly a été conçue par les créateurs d’Insecure comme une femme complète qui refuse d’effacer ses aspirations et son esprit de leader pour plaire à un homme. C’est bien un des problèmes majeurs auquel font face de nombreuses afro-américaines, et c’est ce qui rend Insecure aussi intéressant à regarder. Il est facile de s’identifier à Issa, Molly et Lawrence car ils parlent à une génération de téléspectateurs qui en ont marre de visionner les mêmes caricatures à l’écran.

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Les épisodes sont entrecoupés d’interludes rap où Issa,  lors de moments de doutes, tente de remettre les choses au clair dans son esprit. Véritable exercice thérapeutique, ces skits nous plongent dans la tête du personnage. « Do you know who you are? / You the bossiest bitch / You a grown-ass woman like Solange’s sis / You gonna take control like Janet, or lose control like Missy / The decision is yours: boss up or be a pussy. » L’idée derrière ces quelques punchlines est de faire ressortir les désillusions et déceptions qui cadencent la vie de jeunes noir(e)s désireux de réussir dans la vie. On perçoit très rapidement la portée philosophique d’une série qui se veut moins être l’ambassadrice télévisuelle de la cause afro qu’un état des lieux de l’expérience noir-américaine moderne. 

Insecure : sexualité, tabous et réalisme

Insecure s’inscrit dans une dynamique progressiste par son aptitude à traiter de sujets sociétaux qui touchent la communauté afro-américaine (et les minorités ethniques plus généralement). La série met au pied du mur des normes eurocentrées et hétéronormées nocives. Les trois premières saisons explorent d’innombrables thématiques sociales contemporaines, parmi lesquelles la liberté sexuelle des hommes, qui n’ont pas à répondre à une obligation constante de virilité, la consultation chez le psychologue, souvent perçue comme un acte de faiblesse, ou encore le fétichisme racial. Issa Rae et les co-créateurs défient l’étroitesse d’esprit et les idées préconçues. Ils n’hésitent pas à soumettre des intrigues qui sortent personnages et spectateurs des sentiers battus, et les confrontent à la réalité d’un monde en perpétuel changement. 

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À une période où How To Get Away With Murder, Scandal ou encore le regretté Quantico mettent à l’affiche des figures fortes issues de la diversité ethnique, Insecure trouve sa place dans le paysage audiovisuel avec des personnages imparfaits et des intrigues réalistes. Au cours des trois saisons, Issa, Molly et le reste du casting ont évolué et ne se sont pas enfermés dans une boucle narrative immuable. Ils grandissent, apprennent de leurs erreurs et prennent en maturité. Et, même si certaines situations peuvent parfois paraître tirées par les cheveux (la scène de la piscine entre Issa et Nathan dans la saison 3, par exemple), la série demeure authentique, intelligente et inclusive. 

Posted by:Anas Daif

Étudiant, écrivain, esprit libre et rédacteur en chef inspiré. @themadnovelist

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