PORTRAIT ••• Bhad Bhabie, de son vrai nom Danielle Bregoli, a connu une ascension fulgurante à partir d’une vidéo devenue virale sur Youtube. Comment une adolescente marginale s’est-elle transformée en star du rap que les maisons de disque s’arrachent ?

Septembre 2016. Comme tous les après-midis à la télévision américaine, Dr. Phil, grande personnalité phare du petit écran, invite sur son plateau des cas pour le moins spéciaux : une jeune femme paranoïaque, une autre qui prétend être enceinte depuis 3 ans, une confrontation entre victime et bourreau… Les confessions s’enchaînent et les situations saugrenues se retrouvent souvent à faire le tour de la toile, à coup de memes et autres détournements. À chaque épisode, Dr Phil, docteur en psychologie, propose des solutions et des thérapies payées par la production. Son émission est un succès national, et ce, toujours après 16 saisons bien remplies.

Accusé de scripter chaque intervention, il n’en reste pas moins que Dr Phil tente tant bien que mal de panser les plaies d’un système de santé américain archaïque. Les personnes les plus nécessiteuses passent par une médiatisation forcée et souvent malsaine afin de trouver une aide que la sécurité sociale nationale ne peut offrir aux revenus les plus modestes.  Barbara Ann, femme divorcée et mère de Danielle Bregoli, fait partie de cette classe américaine qui n’a pas les moyens de s’offrir les soins d’un psychologue ou d’un centre d’éducation pour jeunes délinquants. C’est la raison qui l’a motivée à faire appel à l’aide du docteur le plus populaire de sa génération (et de la nôtre, au final). Sa fille, 13 ans lors de la diffusion de l’épisode, vole des voitures, fume, a arrêté l’école et défit l’autorité de sa mère. Impuissante, celle-ci se voit obligée de passer par la case télévision.

De Danielle Bregoli à Bhad Bhabie

Une jeune délinquante, rien d’extravagant à première vue, surtout lorsqu’on connaît la tendance de Dr Phil à amener des personnes toutes aussi spéciales les unes que les autres. Au cours de cet épisode, devenu quasi-mythique, Danielle Bregoli apparaît comme une petite pisseuse pourrie gâtée et droguée au divertissement dont l’éducation est à refaire. Ce jour-là, elle ne tarit pas à sa réputation et n’hésite pas à proposer à sa mère une baston sur le plateau pour régler leurs différends. Une scène surréaliste qui ne manque pas de scotcher les spectateurs présents sur le plateau. Ils observent avec attention la confrontation, rient aux bêtises de l’adolescente impertinente et applaudissent les précieux conseils de Dr Phil. Malheureusement, cela ne plaît pas à Danielle Bregoli.

Dans un élan de désinvolture, elle invective les spectateurs avec une phrase qui changera sa vie à tout jamais « Catch me outside, how about that ? » (à traduire par « retrouvez moi dehors, on règlera nos comptes »). Danielle Bregoli ne le sait pas, mais elle vient de lancer sa carrière. La phrase est prononcée avec un accent ghetto outrancier. Cash me ousside, howbowdah fait le tour du monde. La séquence est reprise par DJ Suede The Remix God et se retrouve propulsée à la 34ème place des charts hip-hop du Billboard Magazine. La vidéo de son passage télévisé est visionnée des millions de fois. Bhad Bhabie est née.

Dans l’excellent article du New York Times « The big business of becoming Bhad Bhabie », Adam Kluger, son manager, explique qu’il a très rapidement saisi le potentiel de Danielle Bregoli et a pris contact avec sa mère. Cette dernière, désespérée ou assoiffée d’argent (ou les deux), accepte qu’il la prenne sous son ail. Mais que va-t-il faire d’elle ? Bregoli veut devenir actrice, mais la crédibilité de celle qu’on surnomme la « Cash me ousside girl » est mise à mal par tout le buzz qui l’entoure. Il réfléchit. Un jour, il l’entend rapper en voiture. C’est le déclic. Danielle Bregoli devient Bhad Bhabie, l’ex-ado dérangée reconvertie en rappeuse la plus en vogue du moment. Taxée au départ d’être une caricature de la femme noire ghetto, elle se débarrasse très rapidement de cette image en se construisant une personnalité propre : le succès est immédiat.

Forte de ses 15 millions d’abonnés sur Instagram et 5 millions de followers sur Youtube acquis grâce au buzz de Dr Phill, ses clips rassemblent des centaines de millions de vues : Hi Bich et Gucci Flip Flops comptabilisent respectivement 127 et 95 millions de vues et sont même certifiées disque d’or aux États-Unis. Elle est nominée aux Billboard Music Awards face aux mastodontes du hip-hop féminin, Nicki Minaj et Cardi B, et remplit les salles de concert lors d’une tournée américaine à guichet fermé. Ses titres cumulent des millions d’écoutes sur les plateformes de streaming. Sa mixtape, 15, sortie en septembre chez Atlantic Records — avec qui elle a signé un contrat juteux de plusieurs millions de dollars — peut se vanter d’accueillir la participation des sulfureuses City Girls,  de l’extravagant Lil Yachty ou encore du hood poet Ty Dolla Sign. La critique ne comprend pas vraiment l’engouement, Bhad Bhabie non plus, probablement.

Comment le monde a transformé une délinquante juvénile en étoile montante du rap

Alors qu’à la même période, le monde entier à les yeux rivés sur les déclarations fracassantes de Donald Trump et des décisions controversées de son administration, beaucoup se demandent comment (et pourquoi), les internautes outre-Atlantique ont réussi à transformer une délinquante juvénile en superstar poursuivie par des paparazzi et des fans en plein Beverly Hills. Mais la question se pose-t-elle vraiment ? À une époque où les américains ont élu comme président un présentateur télé connu pour être un misogyne invétéré à l’humour plus que douteux, rien ne doit plus nous étonner. Et pourtant.

Plusieurs raisons peuvent expliquer la pérennité du succès de Bhad Bhabie. Si internet a réussi à la fabriquer, il aurait très facilement pu l’abandonner dans le tiroir des buzz éphémères. Pour autant, elle squatte encore la scène hip-hop et ses vlogs youtube cumulent des centaines de milliers de vues chaque semaine. Dans la construction de ce mythe contemporain, une part du succès est due aux internautes, mais également à l’équipe de la rappeuse. Son manager et ses producteurs ont réussi à se saisir du quart d’heure de célébrité de leur protégée pour l’étendre sur des mois, voire des années. Nous sommes en novembre 2018 et la jeune fille n’a pas encore dit son dernier mot. Chacune de ses apparitions est scrutée, elle est adulée par des millions de fans et fait de son sale caractère une marque de fabrique.

À l’ère d’internet, faire le buzz devient facile, mais encore faut-il durer. Bhad Bhabie et son équipe ont réussi à trouver l’équilibre parfait pour la maintenir sous le feux des projecteurs. Sa montée en puissance est symptomatique des changements de l’industrie musicale américaine et de fait, de la recherche de la future idole des jeunes. Il y a encore une décennie, les grands labels s’arrachaient les talents Youtube pour leurs talents et le buzz positif qu’ils engendraient (Justin Bieber, par exemple, repéré par Scooter Braun et Usher). Aujourd’hui, les grands executives cherchent des personnalités fortes qui amasseront le plus de streams sur Spotify et Apple Music. Cardi B en est l’exemple type. Passée de la strip-teaseuse ubuesque d’Instagram à l’une des rappeuses les plus vendeuses de tous les temps, elle représente cette nouvelle génération « d’artistes » préfabriqués par des maisons de disque qui n’en ont que faire du talent.

Le marché de la musique se précarise depuis l’arrivée des plateformes de streaming. Le temps n’est plus à la belle voix mais à la forte personnalité. Autotune et un styliste feront l’affaire. L’artiste ne sait pas écrire ? Quelques songwriters de talent se chargeront de composer ses hits. Si le flow n’est pas là, le playback donnera l’illusion d’une maîtrise miragée des codes du rap. Avec quelques coups de pinceau magique, la future superstar est née. C’est cette recette qui a permis de bâtir Bhad Bhabie. Son histoire chez Dr Phil et son passé difficile ont participé à la formation d’un mythe : celle d’une adolescente de classe moyenne issue d’un quartier défavorisé perdu en Floride qui, au lieu de retourner dans l’anonymat, a décidé de sauter sur l’opportunité d’une carrière préfabriquée permise par une Amérique qui occulte son malêtre par le divertissement et le rêve d’une meilleure vie. Une Amérique où une personnalité dérangée de la télévision dirige le pays. 

Bhad Bhabie personnifie l’idée du rêve américain moderne de la génération Z, des millenials plus incertains que jamais sur leur avenir. Elle est impolie, entre en conflits avec d’autres influenceurs du web et attaque ses détracteurs. Son impact sur le monde du divertissement est tel qu’il a engendré une myriade de copies, dont Woah Vicky, la caricature de Bhad Bhabie, elle-même (ancienne) caricature d’une jeunesse étasunienne déboussolée. C’est un concours de circonstances qui lui a permis de s’établir comme rappeuse triomphante. La jeune adolescente cristallise l’illusion de l’American Dream 2.0 : il suffit d’une vidéo virale pour bâtir un empire de plusieurs millions de dollars avec ses fans, ses strass et ses paillettes. Un rêve que beaucoup de jeunes américains à l’âge du numérique et de la télé-réalité à outrance cultivent discrètement dans un coin dans leur tête. Un rêve qui paraît au premier abord irréalisable, sauf quand on s’appelle Danielle Bregoli. 

Posted by:Anas Daif

Étudiant, écrivain, esprit libre et rédacteur en chef inspiré. @themadnovelist

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *