En quelques années, Lomepal, Orelsan, VALD ou encore Nekfeu sont devenus des pilliers du rap game francophone. On parle d’eux comme des références et tous ces noms représentent une nouvelle génération de MCs : celle de rappeurs iencli aux antipodes des valeurs originelles du rap. Les avis divergent à propos du rap de iencli à une période où les codes du rap français changent.

Le rap de iencli, rap de blancs ? 

Par définition iencli est le verlan de client, ce jeune homme (souvent blanc) qui achète un 10 balles pour 20 balles et s’habille en Supreme/Tn. Mais le terme est bien plus complexe. Dans un second sens, on parle le rap de iencli, une musique contournant les codes du rap lui-même, c’est-à-dire qu’il élargit l’éventail des thèmes de prédilection du genre et n’hésite pas à faire preuve de vulnérabilité à certains moments. Lomepal ou encore Orelsan représentent ce milieu du rap iencli, nouvelle vitrine du rap français.

Il y a une vingtaine d’années, on aurait pu définir le rap de iencli comme un rap de blancs qui a décidé d’en découdre avec les codes traditionnels du rap et de se les réapproprier. Mais la donne a changé : on caractérise le rap de iencli non pas par une couleur de peau, mais par rapport à un style, une esthétique et un univers. Ash Kidd, pour ne citer que lui, est un rappeur noir associé à la ienclosphere

De plus en plus de rappeurs émergents sont associés au style iencli. Et même si ce terme a souvent des connotations péjoratives, cela ne fait pas d’eux de mauvais rappeurs : ils explorent simplement des influences et des environnements différents. Le rap de iencli a envahi la scène rap et hip-hop française, et ça marche. Collectionnant les disques de platine, d’or et les récompenses, Orelsan qui a raflé 3 Victoires de la musique cette année, prouve que ce sous-genre du rap rencontre un grand public.

Comment expliquer le succès de ce nouveau style de rap ?

Tout d’abord, ces MCs ne répondent pas aux codes dits traditionnels du rap. En effet, il y a une certaine dimension sociale observable dans leur musique : beaucoup de ces rappeurs ne viennent pas des cités, où le rap a longtemps été un moyen d’expression pour les minorités ethniques. D’un côté, avec Nekfeu qui a vécu dans le XIVe arrondissement de Paris ou encore Orelsan, qui a grandi à Alençon dans l’Orne, on se retrouve face à des rappeurs qui n’ont pas connu les galères de leurs prédécesseurs. De l’autre, des rappeurs iencli comme VALD ont grandi en banlieue parisienne.

Mais leur provenance sociale n’est pas le problème. Ces rappeurs ne se considèrent pas tous comme des rappeurs traditionnels venants de quartiers chauds ou ayant eu un passé judiciaire. Ils écrivent leurs textes par rapport à leurs propres expériences, preuve que le rap a ouvert ses portes à de nouveaux visages. 

Un autre facteur entre en jeu dans leur ascension sur la scène rap : ils changent les codes du genre. Dans leurs paroles, ils évoquent plus ouvertement des problèmes jusque-là peu abordées par la communauté rap, à l’image de la santé mentale, l’homosexualité, la pédophilie (le titre Julien de Damso) ou encore l’amour.
Et même si l’amour a longtemps été la marque de fabrique des rappeurs dits plus conventionnels (Booba avec Scarface, Rohff featuring Amel Bent dans Hysteric Love…), les ienclis, eux, en font leur marque de fabrique. Ils vont creuser les terrains déjà explorés par ces rappeurs de cité pour en faire ressortir des titres plus profonds où les sentiments sont exposés sans pudeur.

Ces rappeurs peuvent se permettre de parler de ces thèmes sensibles, car, contrairement à leurs confrères plus hood, ils n’ont pas forcément de street credibility à entretenir et ne s’attendent pas à une validation quelconque de la part d’un autre rappeur (n’en déplaise à Booba). D’ailleurs, ils forment une communauté d’artistes qui s’entraide. Peu de clashs à l’horizon.

Le background du paysage du rap français est en train de changer

Tout le monde se souvient des grosses embrouilles de l’époque entre rappeurs et collectifs (IAM et NTM, Sinik et Booba), enchaînant musiques et freestyles pour se répondre et faire couler l’encre des journaux. De nos jours, le temps n’est plus aux clashs mais à l’entraide, et les rappeurs iencli l’ont bien compris. Beaucoup d’entre eux sont issus de collectifs (Columbine, L’Entourage) et ont déjà réalisé des collaborations.

Un autre point important illustre l’essor de ces rappeurs ienclis : leur public. Ces nouveaux MCs arrivent à rassembler une nouvelle génération de fans grâce à des sujets abordés plus universels et légers. Ce public, venant de grandes villes françaises et de province, aura beaucoup plus de mal à s’identifier au rap conventionnel de banlieue. C’est la raison pour laquelle le rap de ienclis, qui ne s’arrête pas à une origine ou une expérience sociale, séduit plus de monde. 

Nekfeu, Orelsan, VALD ou encore Lomepal évoquent des thématiques qui parlent plus. Ces mêmes rappeurs assument des sonorités et influences pop, rock, électronique radio-friendly. Le rap de iencli ne s’impose pas de limites, n’hésite pas à expérimenter et à prendre des risques. En ce sens, on se demande si le rap iencli est un sous-genre du rap, une simple tendance ou alors un nouveau genre musical. 

Alors, le rap est-il en pleine gentrification ?

Le rap, comme tout genre musical, se voit obligé d’explorer de nouveaux horizons dans un monde en changement constant. On dit souvent que le rap est le reflet de notre société et cette phrase prend totalement sens. Au même titre que les populations des quartiers populaires qui se voient contraintes de déménager aux fins-fonds des banlieues à cause de la hausse des loyers, les rappeurs de ces mêmes banlieues  sont mis de côté au profit de nouveaux artistes qui répondent à des normes plus universelles. On remarque cependant que les frontières entre rap iencli et le rap conventionnel  tendent à s’effacer au fur et à mesure. 

Mais s’arrêter à une conclusion pareille serait abusif. Le hip-hop accueille aujourd’hui de nouveaux MCs accompagnés d’un public qui n’a pas forcément grandi avec du rap gangsta  et politique aux oreilles. L’expansion du rap au-delà des territoires de banlieue ne doit pas seulement être vue d’un mauvais œil, bien au contraire. C’est une preuve que le rap est maintenant considéré comme un genre musical légitime qui évolue et peut se permettre d’accepter des artistes qui n’étaient pas dans sa cible d’origine. 

Posted by:Younès Houdja

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