Combien de fois nous sommes nous retrouvés face à des représentations stéréotypées de noirs ou d’arabes des banlieues ? Langage wesh, survêtements, beurettes et beurs civilisés ou occidentalisés, jamais le cinéma français n’a réussi à dépeindre des portraits justes de personnes issues des minorités ethniques (en particulier des minorités maghrébines). Mais pourquoi ?

Retour rapide sur l’histoire des grands ensembles

Après la Seconde Guerre Mondiale, la France a besoin d’être reconstruite. Le secteur industriel explose et on fait appel aux populations issues des colonies pour aider à la reconstruction. Elles sont placées dans des grands ensembles, logements temporaires qui sortent du bitume et s’érigent tout autour des grandes villes, en particulier dans la région Île-de-France.

La banlieue – avec sa connotation négative – devait être temporaire. Les marocains, algériens, tunisiens, sénégalais ou encore maliens venus aider au redressement économique post-Seconde Guerre Mondiale ne devaient pas y rester aussi longtemps. Pourtant, ces grands blocs de béton et de fer commencent à durer. Ces infrastructures impressionnantes pour l’époque ne devaient pas être éternelles, et pourtant…

Le gouvernement français n’avait pas prévu de devoir s’occuper de ces grands ensembles sur la durée. Les populations sont isolées, l’ascenseur social est en panne, les problèmes s’accumulent et les pouvoirs publics ne se pressent pas pour venir les régler. C’est la raison pour laquelle des émeutes éclateront en banlieue lyonnaise en 1979 puis en 1990 (et dans d’autres villes en France).

Film de beurs, de banlieue : les débuts d’une représentation caricaturée

Dans les années 1980 s’est développé le cinéma beur, un ensemble de films dans lesquels producteurs et réalisateurs mettent en avant des beurs de banlieue autour des thèmes de fracture et de panne d’ascenseur social. À cette même période, les critiques de cinéma commencent à parler de films de banlieue qui, dans le fond, traitent des mêmes thématiques que le cinéma beur : les problématiques auxquelles la jeunesse issue de l’immigration post-coloniale fait face.

Dans les années 1990, on commence à regrouper de nombreuses réalisations sous cette appellation « en fonction de critères narratifs, stylistiques et thématiques récurrents » explique Carole Milleliri. La Haine (1995), acclamé par la critique, fait tourner les regards des professionnels du cinéma vers ce genre qui échappe encore aux grands circuits de distribution. L’histoire se focalise sur trois jeunes de cité le temps d’une journée après une nuit d’émeute à Chanteloup-les-Vignes

Les Français, moins familiarisés qu’aujourd’hui avec les nouvelles minorités, découvrent ces banlieues et leurs habitants au cinéma. Celles qu’on regardait de loin au prisme des reportages télévisés sur les « grands ensembles » commencent à squatter le grand écran. On découvre Ali, Slimane et Nacera dans Hexagone, Malik et Mustapha dans MA 6-T VA CRACK-ER, Kamel dans Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe… Des profils tous similaires : beurs de cités qui travestissent la langue de Molière à coups de ver-lan et sont suivis par une caméra dans leur quotidien difficile.

Le développement de cinéma a favorisé un profil-type du banlieusard avec sa casquette, son jogging, qui traîne généralement avec deux autres copains du quartier, un blanc et un noir, à l’image de cette France « black, blanc, beur » dont on parle beaucoup à l’aube du Mondial de 98. Les représentations sont caricaturées, en particulier pour les Maghrébins et les noirs-africains.

Des scénarios qui ont du mal à se détacher de lassants stéréotypes

Dès le départ, l’éventail de rôles offerts n’était pas fou. Il y avait deux choix : soit il fallait jouer le rôle du wesh-wesh de cité qui fera rire la salle avec ses blagues et son attitude débridée et effrontée (à peu près 99% de ce genre), soit on gommait les caractéristiques ethniques de l’acteur ou de l’actrice (l’exemple type, Jamel Debbouze dans Le fabuleux destin d’Amélie Poulain).

Aujourd’hui, les choses n’ont pas vraiment changé, la preuve avec des films comme Le Brio d’Yvan Attal et Abdel et la Comtesse réalisé par Isabelle Doval. Dans le premier, un maître de conférence raciste se voit contraint d’aider une étudiante banlieusarde en première année de droit à passer un concours d’éloquence, sous peine d’être viré. Dans le second, la Comtesse de Montarbie d’Haust et Abdel, un jeune de cité spécialisé dans le vol d’œuvres d’art, s’entraident dans une aventure aux fins assez douteuses.

Peu de choses ont bougé dans ces films de banlieue (expression presque périmée aujourd’hui). On reste toujours sur les mêmes clichés. Dans Le Brio, le réalisateur joue sur le fantasme du bon colonisateur qui « éduque » le beur (dans ce cas-là, la beurette) non civilisé, un peu à l’image de l’européen ethnocentré qui « construit des écoles en Afrique » pour justifier de sa bonne foi.

Dans Abdel et la Comtesse, on est sur deux tableaux différents : la bourgeoise qui va transgresser les règles nobles de son milieu pour suivre celles du monde impitoyable des cités. Abdel est empreint de tous les clichés du mec de tess, et ce, dès l’affiche du film qui le représente comme le sale gosse à la casquette à l’envers qui check la petite vielle riche. C’est drôle et mignon, mais cela en devient lassant.

Les scénarios n’évoluent pas, les personnages non plus. Que ce soit dans Tout ce qui brille ou Divines, on joue non seulement sur une représentation unidimensionnelle des populations (surtout) maghrébines et (souvent) noires, mais aussi sur la même trame narrative : un petit beur, une petite beurette de cité qui veut passer de l’autre côté du periph’ et entrer dans la vie chic parisienne, quitte à devoir faire des sacrifices.

Les rôles sont peu profonds. Au lieu de créer des personnages d’origine maghrébine ou noir-africaine qui ne mettent pas en scène un énième gosse de cité, il faudrait valoriser ces minorités et arrêter d’assimiler le premier visage basané à la banlieue. Tous les rebeus ou renois ne sont pas des banlieusards, et tous les banlieusards ne sont pas rebeus ou renois.

La représentation des minorités : entre essentialisme ethnique et voyeurisme

Cette tendance à l’essentialisme ethnique dans le cinéma français ne fait que refléter ce que la société française conçoit quand elle entend « arabe » ou « noir ». Rappelons que l’essentialisme ethnique (racial essentialism, en anglais) est l’idée selon laquelle les groupes raciaux posséderaient des traits et aptitudes profondément enracinées et inaltérables qui jouent fortement sur leurs comportement et attitude. Les personnes qui partagent cette idée d’essentialisme seront plus promptes à utiliser des stéréotypes dans les représentations des minorités éthniques au cinéma que celles qui pensent que les catégories ethno-raciales sont arbitraires et construites socialement.

En d’autres termes, le cinéma n’est que le reflet de la société française et des idées qu’elle se fait des banlieues et ses habitants. Comme l’expliquera très justement Eric Macé dans La société et son double : Une journée ordinaire de télévision française, la télévision (mais aussi le cinéma) montrent ce qu’une société pense de son temps. Ici, on essentialise ces minorités-là et on les réduit à un seul comportement stéréotypé. Cette assimilation de tout un groupe avec ses différences et sa diversité à un seul profil n’est donc pas nouvelle. Elle remonte à l’esclavage et à la période colonialiste. Rien de neuf à l’horizon.

De l’autre côté, s’il y a une chose qui peut être soulignée, c’est bien cette tendance au voyeurisme que les réalisateurs français adorent cultiver. Et si on caricature grossièrement à notre tour, on peut interpréter le cinéma de banlieue de la façon suivante : le beur de cité est en galère, l’ascenseur social est en panne. Le français de souche, lui, n’a rien à lui envier. Et, si le « wesh-wesh » est gentil et drôle (entendez par là s’il joue le bouffon du roi), le bon colonisateur viendra peut-être le sauver.

Les mots sont durs, mais c’est l’impression qu’offre cette dimension voyeuriste et fantasmatique des minorités africaines et de leur environnement. Donnez plus de rôles variés aux « beurs » et aux « blacks« , arrêtez de les cantonner à une dimension caricaturée qui, en plus d’être dégradante, n’est pas représentative de ces communautés riches en diversité et en individualité.

Posted by:Anas Daif

Étudiant, écrivain, esprit libre et rédacteur en chef inspiré. @themadnovelist

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *