Photos : © Vogue US & UK

« Beyoncé ou Rihanna ? » Maintes fois posée, souvent éludée, la question ne cesse de tourmenter un grand nombre d’entre nous… Et cette fois-ci, ce sont deux des éditions les plus prestigieuses de Vogue qui mettent au pieds du mur de nombreux fans. Surprise ! Pour le numéro le plus important de l’année, le September issue (numéro de septembre), le Vogue américain et le Vogue britannique ont chacun choisi leur camp.

D’un coté, Beyoncé, 36 ans, artiste afro-américaine la plus adulée de la décennie pose en une de la bible de la mode américaine, en robe blanche signée Gucci. De l’autre, Rihanna, 30 ans, icône incontestée ayant accessoirement bâti sa légende sur les 230 millions de disques vendus depuis le début de sa carrière, s’expose dans les pages du magazine britannique. Ornée d’une composition florale créée par l’artiste japonais Makoto Azuma, Rihanna se mue en une geisha fantasque, électrisée par des teintes saturées. Ainsi, le parallèle semble logique.

Quand l’une joue la carte de la sobriété arborant une couronne de fleur et une expression neutre, l’autre s’amuse à jouer le caméléon et à repousser -une énième fois- les limites du style. Mais ces couvertures en disent bien plus sur la place actuelle de ces deux artistes dans l’espace musical, tant on les oppose, à tort ou à raison, depuis les prémices de leurs carrières solo en 2003 et 2005…

Battle de cover

Une couronne de fleurs aura suffi pour raviver l’inévitable comparaison. Il y a une semaine, le Vogue britannique fut le premier à dégainer sa couverture avec la chanteuse barbadienne alors même que des rumeurs faisaient déjà état d’une collaboration entre Beyoncé, son équipe et le Vogue US mené par la rédactrice en chef renommée, Anna Wintour. L’enjeu est crucial pour les deux publications. Le numéro de septembre est le plus attendu, le plus lu et le plus scruté de l’année (rentrée oblige). Depuis la fin des années 80, les célébrités jugées plus lucratives, ont progressivement remplacé les mannequins sur les couvertures. Ainsi, apparaitre en une du fameux « september issue » de Vogue est une consécration qui dépasse largement les frontières de l’industrie de la mode. Dès lors, les choix de Rihanna et Beyoncé comme « cover girl » ne semblaient a priori pas être des plus originaux, au vu de leur exposition médiatique.

Mais le message envoyé est puissant et en ce sens ces couvertures sont exceptionnelles. En effet, ces deux projets éditoriaux sont le fruit d’une collaboration orchestrée par les deux artistes, là où habituellement les rédactions de Vogue élaborent, contrôlent et dirigent l’ensemble du numéro. Résultat : les deux magazines apparaissent tels des produits de marques au service des deux chanteuses, sur fond de rivalité le temps d’un mois, le Vogue américain et britannique se voient donc rebaptiser respectivement BEYONCÉ et RIHANNA.

Comme à l’accoutumé, la chanteuse barbadienne s’est lancée dans un défi purement stylistique. Aux cotés du nouveau rédacteur en chef du Vogue britannique, Edward Enninful, elle se réinvente et challenge son image. Et, dans l’interview qu’elle accorde au Vogue britannique, elle n’hésite pas à parler du rapport complexe qu’elle entretient avec son corps, dispense ses conseils en matière de relation et évoque sa passion pour la mode. Elle définit ainsi le style comme étant « un moyen d’expression » dont la mode serait le langage. Sous l’objectif du photographe britannique Nick Knight, l’artiste respire l’audace, la fierté et l’indépendance à l’instar de l’image qu’elle s’est construite tout au long de sa carrière. Mains sur les hanches, regard assuré, en veste de smoking Alexander Mcqueen parée d’épaulettes de satin rose… Rihanna joue de son aura. Au point que les réseaux sociaux et une partie de la presse mode se soient emballés à l’idée que la chanteuse ne relance la (terrible) tendance du sourcil fin.

De l’autre coté de l’Atlantique, Beyoncé a choisi de jouer la carte de la sobriété. Loin des choix sophistiqués de sa comparse, Queen B (pour les plus fanatiques) pose en matrone, tout au naturel et semble nous dire que l’authenticité est sa nouvelle aspiration de la rentrée. Peut-être pas si nouvelle que cela, tant la couverture rappelle l’esthétique de son album Lemonade prônant un retour à ses racines afro-américaine et à son héritage en tant que descendante d’esclave. Et même si le rendu reste bien consensuel au vu des moyens mis à la disposition de cette édition, cette couverture met en relief la portée du « mythe » Beyoncé. Et Rihanna n’est pas non plus en reste, puisque qu’elle confirme son statut d’icône mode, vêtue de sa dernière collection de lingerie Savage x Fenty.

La créativité en question

102 ans. C’est le temps qu’il aura fallu au Vogue britannique pour mettre en couverture d’un numéro de septembre, une femme noire, en la personne de Rihanna. Ce choix est d’autant plus fort qu’il est acté par Edward Enninful premier rédacteur en chef noir de la rédaction de Vogue UK, nommé en avril 2017. Cette collaboration n’est donc pas seulement qu’une histoire de mode mais bouleverse les codes habituels d’un univers aussi clos que celui de Vogue.

De même, Beyoncé est la seule célébrité a avoir obtenu à deux reprises le privilège de faire cette couverture du numéro de septembre, pour laquelle elle avait déjà posé en 2015. Et celui-ci fera longtemps date, puisque le photographe à la manoeuvre n’est autre que Tyrell Mitchell, 23 ans, premier afro-américain à voir son travail en une d’un numéro de septembre du Vogue américain. Ces deux couvertures, déjà encensées sur les réseaux sociaux, confirment un principe : les personnalités noires s’affirment dans des espaces de valorisation qui autrefois leur étaient refusé. Et mieux encore, elles ont le pouvoir d’exercer leurs influences au sein d’institutions qui admettent enfin qu’elles ne peuvent faire l’impasse sur les attentes du public en terme de diversité.

Une fois cela dit, pour Beyoncé, ce numéro apparait comme une plateforme conçue dans le but de donner corps à sa vision du monde en tant qu’artiste et notamment d’exposer ses combats. « Everyone’s voice counts » nous dit-elle. Et voila qu’elle nous livre à travers un texte composé avec Clever Hope, écrivain et rédacteur en chef culture du webzine féminin Jezebel, un discours en trois temps : « sa vie, son corps, son héritage ». Mais ce qui semble le plus frappant dans ses mots réside dans l’idée que la star souhaite définitivement embrasser son statut d’icône : « J’accepte qui je suis ».

Mais c’est aussi l’un des revers de cette cover story. Si Beyoncé a le mérite d’aborder des sujets tels que le racisme, la reconnaissance des minorités, ou encore les injonctions sociales qui s’exercent sur les corps féminins, il semble que tout tourne autour de son monde. Beyoncé en mode « Me, Myself, and I » nous clame haut et fort : « je me sens maintenant tellement belle, tellement plus sexy, tellement plus intéressante et tellement plus puissante ». Après l’ivresse des belles images et du discours inclusif qu’elle semble vouloir incarner, un manque cruel de spontanéité et d’authenticité se fait sentir. Vogue US prend les traits d’un manifeste pro-Beyoncé et l’ennui nous guette.

Où est l’audace, la passion, le désir de se réinventer ? Beyoncé reste dans sa zone de confort et Vogue, par soucis de conformisme (et les ventes assurées par la fanbase de l’artiste), nous livre un numéro de septembre peu enthousiasmant. D’autant plus que face à elle, Rihanna ne cherche pas forcément à fédérer autour de sa personne mais le fait à l’évidence, en marquant les imaginaires par la façon dont elle ose faire évoluer son image. Finalement, ces deux numéros apparaissent comme les allégories des carrières des deux femmes. Là où Rihanna ne cesse de proposer des récits reflétant sa personnalité multiple, Beyoncé, elle, s’attèle à s’ériger en un modèle de réussite, au risque de s’enfermer dans un personnage limité dans sa capacité à proposer de nouvelles versions de lui-même.

Ainsi, de prévisible à décevant, il n’y a souvent qu’un pas. Et c’est peut-être là que le bât blesse aujourd’hui : Beyoncé est devenue l’archétype de la légende qui se fige avec le succès au fil des années. Et on est en droit de se demander ce que la chanteuse américaine a encore à offrir comme nouvelle version d’elle-même, au delà de ses performances scéniques magistrales et de son discours militant. Par conséquent, juger et comparer ces deux « september issue » revient à évaluer la vision créative de ces deux immenses stars via les quelques pages glacées qui leurs sont dédiées.

Et parce que le numéro de septembre d’un magazine rime avec originalité et impertinence, Rihanna tire son épingle du jeu, haut la main. Symptôme de la crise créative que traverse le Vogue américain depuis quelques années déjà, on déplore ici que Beyoncé ait confondu Vogue et son profil Instagram.

Posted by:Mariama Darame