En arrivant dans le hip-hop il y a plus de 10 ans, Nicki Minaj rappelait au monde que le rap féminin n’était pas mort. Après des icônes comme Lil Kim, Eve, Missy Elliott ou encore Foxy Brown, nombreux sont les aficionados du genre qui décriaient un manque cruel de féminité dans le milieu. Mais la rappeuse originaire du Queens s’est très vite fait un nom grâce à une plume maitrisée, juste et venimeuse. Elle n’avait (et n’a toujours) rien à envier aux grands mastodontes du hip-hop américain vénérés par des millions de fans à travers le monde.

Une rappeuse à la signature singulière

C’est donc sans surprise qu’elle a imposé sa marque : celle d’une rappeuse aux paroles crues qui respirent l’authenticité d’une vie jonchée d’obstacles et de galères, une vie où être une femme noire apporte son lot de difficultés. Nicki Minaj n’avait pas choisi le milieu musical le plus prompt à accepter qu’une talentueuse jeune fille issue de la prestigieuse LaGuardia High School et fraichement sortie de l’université vienne leur faire de l’ombre.

Avec ses mixtapes (Playtime is Over, Sucka Free & Beam Me Up Scotty), la rappeuse déchainait les passions de la gente masculine et féminine à travers des punchlines à la fois grossières et intelligentes, un flow versatile et une voix singulière. Le rap de Nicki Minaj n’était pas uniquement un enchaînement de figures de styles ingénieuses, il s’apparentait également à une pièce de théâtre, un jeu de rôle dans lequel l’artiste n’hésitait pas à mettre en scène des personnages et des univers différents. Sa musique possédait une identité propre. Pink Friday et Pink Friday : Roman Reloaded avaient réussi à cristalliser les opinions divergentes qu’on se faisait d’elle. The Pinkprint perpétuait l’héritage qu’elle comptait laisser au hip-hop. Nicki Minaj n’était pas seulement une pâle caricature de Lil Kim, elle était unique, une prodige des barz, une maîtresse dans la distortion de la langue, une rappeuse aux multiples talents.

Queen : une écoute longue et pénible

Malheureusement, il semble que ce temps soit révolu. Alors que l’excellent single Chun-Li présageait un retour en force après près de 4 années à enchainer des featurings assez hâtifs mais quelques fois réussis, l’écoute de son quatrième opus, Queen, s’est révélée pénible de bout en bout. Mais cette pénible écoute n’a pas toujours à voir avec les titres médiocres qui composent l’album. Ce qui rend l’appréciation de Queen aussi désagréable réside dans le « elle aurait pu faire mieux ». L’album est en totale contradiction avec les attentes du public. Comment une rappeuse qui nous avait longtemps habitué à des projets achevés peut-elle se permettre, aujourd’hui, de fournir un travail aussi bâclé ?

L’album s’ouvre sur Ganja Burn, un titre pop tropical sans saveur dont l’instrumentale aurait pu sortir tout droit d’un album de Drake (néanmoins, les lyrics sauvent la mise). S’en suit Majesty, sa seconde collaboration avec Eminem qui laisse un arrière-goût amer avec le flow monotone des deux prodiges, déception après le magistral Roman’s Revenge en 2010. Et, même si les titres qui suivent sont meilleurs — Barbie Dreams lave littéralement le rap game, Rich Sex & Hard White prouvent que le style de Nicki Minaj ne s’enferme pas dans une insipide rigidité et Bed (featuring Ariana Grande) nous rappelle que la pop va si bien à la rap queen — , il est difficile d’identifier la direction que prend ce projet. Quel message cherche-t-elle à faire passer à travers Queen ? « Work hard, just to get half back » ? Déjà vu. Ses prouesses sexuelles ? Du réchauffé. Son indéniable talent de parolière et son originalité ? Rien de neuf à l’horizon.

Nicki Minaj échoue là où les nouvelles MCs réussissent

Au-delà de l’absence cruelle d’originalité qui la dessert, Queen est la preuve qu’il est difficile d’évoluer en se reposant sur ses acquis. Nicki Minaj préfère perpétuer une lassante narration, celle d’une rappeuse aux skillz développées qui met à l’amende ses confrères. À une période où le rap féminin fleurit (Princess Nokia, Cardi B, Rico Nasty) et nous sert sur un plateau toute une variété de profils aussi originaux les uns que les autres, la rappeuse apparaît comme la vétérane qui se complait dans une marque de fabrique en déclin. Thought I Knew You, son duo avec The Weeknd ou encore le désastreux Chun Swae avec Swae Lee et ses airs de faux crooner ne sont que des fillers qui ont du mal à retenir l’attention de l’auditeur et de l’artiste. Même Nicki Minaj et ses deux collaborateurs ne semblent pas convaincus par l’efficacité de leur couplet. Heureusement, dès lors que l’espoir d’écouter un meilleur titre commence à s’estomper, la rappeuse balance de quoi étancher notre soif de bonne musique : Run & Hide, LLC, Good Form et Chun-Li sont un rappel de dernière minute des talents de la jeune femme. La production soignée, les punchlines remarquables et le flow léché nous consolent au milieu de ce projet naufragé.

Pourquoi naufragé, alors que de nombreux titres sortent tout de même du lot ? Car le reste de l’album n’aurait tout simplement jamais dû figurer sur la tracklist finale. Nip Tuck, Come See About Me, Sir (featuring Future), Miami et les deux interludes ne sont qu’une suite de titres hétéroclites qui vacillent entre banger, ballade et experimentation douteuse sur fond de beats amatrices, de punchlines génériques et d’autotune inélégant. Comment une artiste qui tire son épingle du jeu depuis ses débuts en est-elle arrivée à sortir un album brouillon où une grosse partie des sons aurait pu passer à la trappe ?

Mais certains titres sauvent les pots cassés

Mention spéciale pour Coco Chanel, collaboration avec Foxy Brown, qui se révèle être l’un des titres les plus efficaces de Queen tant les lyrics sont mordants et le couplet de la rappeuse de Brooklyn un véritable plaisir pour les oreilles. Ce mélange d’argot new-yorkais, de patois jamaïcain, de fierté de borough et de loops tintamarresques donne lieu à l’un des titres les plus intéressants de ce quatrième album et permet à l’auditeur d’en garder une meilleure impression. Foxy Brown saved the Queen.

En définitive, il y a peu à retenir de Queen en terme de créativité et d’effort artistique. Nicki Minaj reprend la même recette que The Pinkprint, y ajoute sa technicité stylistique et mixe le tout avec les ingrédients qui ont fait le succès de ses derniers featurings. À travers ce nouveau projet, la rappeuse a du mal à offrir à ses fans un travail frais et abouti. Bien au contraire, les titres sont disparates, il n’y a aucune tentative d’évoluer derrière un projet qui aurait pu lui servir de renouveau et de tremplin vers un niveau supérieur de lyrisme et de savoir-faire hip-hopesque. Il n’en reste pas moins que la rappeuse n’est pas déchue de son trône. Nicki Minaj demeure une valeur sûre et un élément indispensable du rap qui, malgré une erreur de parcours, est meilleure que ses innombrables collègues et permet au genre de se renouveler, à défaut de se renouveler elle-même.

Posted by:Anas Daif

Étudiant, écrivain, esprit libre et rédacteur en chef inspiré. @themadnovelist