« Touche pas à ma culture blanche », ou comment résumer les jours qui ont suivi la sortie du clip des Carters (Beyoncé et Jay-Z), APES**T. Si vous n’avez pas encore vu ladite vidéo, vous vivez probablement sur Mars. Il est encore temps d’y aller, et je vous conseille de le faire avant de poursuivre la lecture.

À compter de cette phrase, je vais partir du principe que vous l’avez visionnée. Donc, les Carters, Beyoncé et Jay-Z, ont tourné un clip. Pour l’instant c’est banal. Au Louvre. Moins banal, et même problématique pour certaines personnes blanches, évidemment. Les griefs sont les suivants : les Carters auraient souillé les tableaux du Louvre, manqué de respect à la culture blanche, porté atteinte à l’Histoire de l’art, enfin, eu un comportement déplacé vis-à-vis de ce que représente le Louvre pour l’Empire français –que dis-je, la République française ! L’on imagine bien que si d’honnêtes citoyens se sont attaqués aux envahisseurs américains, d’autres ont eu à cœur de défendre ces derniers. Et voici venu le temps de la guerre civile. Guerre civile, j’exagère un peu. Appelons ça une discorde. 

Deux stars afro-américaines qui dérangent

Donc, dans la vidéo objet de la discorde, on voit les deux stars, chantant et rappant devant les –affreuses– pyramides du Louvre sur des plans de nuit, et également des plans à l’intérieur du célèbre musée. Là, le couple est filmé devant les plus célèbres œuvres qui font apparemment la fierté de l’Empire : La Joconde, Le Sacre de Napoléon ou encore La Vénus de Milo. Et sacrilège. Comment ces idiots d’Américains, noirs-Américains en plus !, ont-ils osé chanter, rapper, et même danser devant de telles œuvres ? Voici, j’imagine, l’indignation ressentie du côté de l’accusation. Mais aujourd’hui, je ne serai pas procureure. Je ne serai pas procureure, et même, me ferai volontiers l’avocat des diables susmentionnés. Parlons franchement : ce que n’ont pas supporté ces blancs, qui se plaignent de l’indignité dont le Louvre fut soi-disant victime, c’est la superposition de cultures. Car, que représente le Louvre ?

© Capture d’écran Twitter

Le Louvre, ancienne demeure du bon roy Henri (IV) est depuis devenu un musée. Des touristes du monde entier viennent admirer les œuvres qui y sont exposées. À en croire les fervents défenseurs de « l’Histoire de l’art », qui sont, dans le même temps, les détracteurs des Carters, toutes ces œuvres sont européennes, puisque, se rêvant en procureurs, ils accusent lesdits artistes afro-américains de « souiller la culture blanche » (entre autres). Donc si l’on en croit l’accusation, toutes les œuvres exposées au Louvre ne sont qu’une représentation de la « culture blanche ».

Spoliation et pillages : non, le Louvre ne représente pas la culture blanche

Mais n’importe quelle personne qui a déjà mis les pieds dans le palais-musée sait qu’il n’en est rien. Il suffit pour s’en convaincre de faire un tour dans la partie Egypte antique, laquelle parle d’elle-même. Maintenant, on pourrait alléguer qu’il ne s’agit que d’un simple partage de culture pacifique. On aimerait tous et toutes que ce soit le cas. Malheureusement, tout cela n’est que spoliation. Les musées de Paris sont remplis d’œuvres volées. Je ne parle pas de la célèbre Joconde, offerte au roi François Ier. Je vise surtout les nombreux objets des continents africain et asiatique que l’on peut trouver au musée du Quai Branly, depuis peu renommé musée du Quai Branly – Jacques Chirac (quoi de plus paternaliste ?). Il ne serait pas seulement naïf, mais complètement négationniste d’affirmer que la colonisation était, je le répète, un partage de culture pacifique.

© Capture d’écran Twitter

À partir de là, l’on commence à saisir l’ironie de la polémique. L’on accuse deux artistes étrangers, noirs qui plus est, de salir la culture française, blanche, européenne etc, parce qu’ils dansent devant des œuvres d’art au Louvre. Ce processus d’accusation n’est que la partie visible de l’iceberg du paternalisme occidental ; il s’agit d’ignorer délibérément la culture urbaine, afro-américaine, et de la diminuer vis-à-vis de la culture classique européenne. Dès lors, le postulat effectué est qu’une certaine culture vaut mieux qu’une autre et sera toujours davantage socialement valorisée. Ainsi toute autre culture est-elle forcément incompatible avec celle dont semble se prévaloir le Louvre.

Il faut se réconcilier avec la modernité

J’irais même plus loin qu’incompatible en affirmant que donc, toute autre culture est moins respectable. En somme, derrière cette polémique qui paraît futile, et dont l’on pourrait penser qu’il n’est pas nécessaire d’en faire un papier, se cache subtilement l’ombre de la suprématie blanche. L’on remarquera que c’est toujours la culture dite classique qui prévaut sur la culture dite urbaine. Que reproche-t-on à ladite culture urbaine ? La réponse est simple : de n’être pas la culture classique. D’autant plus que, on le sait, les Français ont la fâcheuse tendance d’être réactionnaires. Aussi les réactions au clip des Carters, bien que décevantes, ne sont absolument pas surprenantes.

© Capture d’écran Twitter

Quoi de surprenant en effet, qu’une nation dont on dit d’elle qu’elle est la mère des droits de l’Homme, de la liberté, des Lumières, se croie au-dessus des autres cultures ? La culture urbaine, afro-américaine contraste en tous points avec celle, précieuse, que renvoie le Louvre dans l’imaginaire populaire. Pourtant le musée a accepté sans aucun mal que le tournage du clip des Carters s’y déroule. Une histoire d’argent, certes. Mais si le patrimoine de l’hexagone avait réellement été menacé, tant de manière abstraite que concrète, jamais la collaboration n’aurait eu lieu.

Avec ce clip, il est clair que le Louvre a affiché sa volonté de ne jamais s’enliser dans une vision morne de l’art classique, immobile, intangible, froide. L’art classique reste l’art classique. Il n’y a rien d’insultant dans le fait de danser devant Le Sacre de Napoléon de David. La seule insulte qui s’y trouve est un détail historique : faire venir le pape du Vatican pour finir par s’auto-sacrer…bref, on ne va pas refaire l’Histoire. Par contre, on peut se réconcilier avec la modernité.

Posted by:Éva Moussa

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