Pour son premier défilé en tant que directeur artistique de la ligne masculine de prêt-à-porter Louis Vuitton, Virgil Abloh a suscité l’excitation et l’émoi. Comme John Galliano et Marc Jacobs avant lui, le créateur américain impose son aura au sein de LVMH, le groupe de luxe numéro 1, et s’érige comme le nouveau prince de la mode et de la pop culture.

Jeudi 21 juin, 14h30. C’est dans une des allées verdoyantes du jardin du Palais Royal que Virgil Abloh a donné rendez-vous à ses invités. Pour son premier défilé sous les couleurs de la maison française Louis Vuitton, le créateur né à Chicago a déployé sa vision de l’homme pour la saison printemps-été 2019. Cinquante-six silhouettes se suivent, du blanc monochrome à l’argent irisé, en passant par le rouge vermillon. Streetwear luxe ou luxe streetwear, ici la signature Abloh est tangible. Les baskets, hoodies, sweatshirts, parkas, et autres vestes zippés bousculent les matières nobles et le tailoring propre à la griffe française. Les bagages (spécialité de Louis Vuitton) se déclinent en cuir ou en pvc, camel ou iridescent, parés de anses façon chaine à maillons…

Cette connexion établie entre l’héritage du malletier Louis Vuitton et la culture streetwear de Virgil Abloh détonne dans sa capacité à susciter l’unanimité. L’enjeu de la diversité est aussi abordé sans détour pour l’une des rares personnalités noires à la tête d’une maison de mode européenne. Le podium multicolore est une référence à la communauté LGBTQ+, les mannequins du défilé sont en majorité noirs et issus d’ethnies diverses… Ce qui apparait encore aujourd’hui comme un choix subversif mais tout de même à saluer.

D’ingénieur à roi du style

Virgil Abloh a longtemps été jugé par ses détracteurs comme un créateur trop hype pour être crédible. Ou plutôt comprenez trop illégitime pour être reconnu comme un créatif. En effet, son parcours est atypique. Issu d’une formation d’ingénierie et d’architecture, il entre dans le monde de la mode par le biais de sa collaboration avec le rappeur Kanye West. Dès 2002, Abloh empreinte le costume de consultant créatif du rappeur et de son think tank Donda, supervisant à la fois l’esthétique de son tour merchandise, de ses couvertures d’albums et du style de l’artiste.

Virgil Abloh prend ainsi conscience du pouvoir de la streetculture incarnée par les rappeurs afro-américains et du streetwear comme émanation du désir d’une jeunesse mondialisée qui souhaite ressembler à ses idoles. Mais comme toute sous-culture émergente, le streetwear est assimilé, comme la culture punk à ses débuts, au mauvais goût et à la vulgarité. Dans cette perspective, c’est en 2009 que Virgil Abloh effectue un stage dans la maison de luxe italienne Fendi aux côtés de Kanye West. Une façon pour lui de légitimer sa vision du style, qui deviendra ensuite son cheval de bataille : l’alliance du streetwear et du luxe.

« Au-delà de ce pari sur l’influence des cultures urbaines, Virgil Abloh comprend son époque »

 

Après avoir expérimenté une première fois la position de directeur artistique sous son projet « Pyrex Vision », c’est en 2013, que ce ghanéen d’origine lance « OFF-WHITE » à Milan. L’aboutissement d’une réflexion nourrie pour celui qui semble hyper conscient de ce que la streetculture est devenue ces dernières années ; un phénomène culturel global qui transcende l’art, la mode, la musique…

Au-delà de ce pari sur l’influence des cultures urbaines, Virgil Abloh comprend son époque. Il parle aux désirs de la jeunesse connectée et représente ainsi cette nouvelle génération de créateurs qui prospère par l’appropriation de ces désirs. Être vu, remarqué, célébré sur Instagram ou Twitter et surtout être reconnu pour son unicité dans le flux sans fin, d’images et d’expériences que constitue Internet. À l’instar d’Alessandro Michele chez Gucci, ou de Demna Gvasalia chez Balenciaga, Virgil Abloh a l’ambition de moderniser les codes de maisons de mode établies et d’imposer le streetwear comme le nouveau chic.

Mais devons-nous comprendre ici que les créateurs sont en train de renoncer à s’adresser aux imaginaires ? Que la créativité ne ferait plus le poids face aux diktats des réseaux sociaux ? Que la mode ne serait plus qu’une affaire de buzz et de course à la tendance ? Pas sûr. L’enjeu ne se trouve plus seulement dans la capacité du vêtement à susciter l’émotion, ou signifier un statut social mais à s’insérer dans un idéal plus global : le succès et l’accomplissement.

Là où le vêtement était un signe extérieur de richesse, il est sous la vision d’Abloh un signe extérieur de reconnaissance. Et plus encore, la marque d’une aspiration : celle d’être perçu comme exceptionnel et de se réaliser comme tel. Virgil Abloh en est la preuve même puisqu’il a fait de son style la clé de son succès. Dans un post Instagram qui l’illustre à la fin du défilé Louis Vuitton, le créateur note en légende « you can do it too… ». Tel un défi lancé à ses deux millions et demi de followers…

Et la musique ?

Dans son processus créatif, Virgil Abloh accorde une place essentielle à la musique. Plus jeune, c’est en faisant le dj dans sa chambre qu’il se familiarise avec la discipline. Et aujourd’hui, c’est devant les publics des plus gros festivals, Coachella et Lollapalooza en tête, qu’il se produit. Mais son lien indéfectible avec Kanye West, a fait de sa passion pour le Rap US une source d’inspiration déterminante dans son travail. En 2011, il est ainsi nominé aux Grammy Award pour la création artistique de la pochette de l’album Watch The Throne de Jay-Z et Kanye West, aux côtés de Riccardo Tisci, alors directeur artistique de Givenchy.

Virgil Abloh n’a donc renoncé à aucun de ses rêves d’adolescent. En mars dernier, il a sorti un EP en collaboration avec le label berlinois Boys Noize intitulé ORVNGE.  En amont de son défilé, le 18 juin, c’est une émission de radio sur la station Beats 1 d’Apple Music que Virgil Abloh a enregistré depuis l’atelier Vuitton puis lancé en fond sonore. Ce moodboard audio lui sert ainsi de support pour retranscrire en musique ses inspirations et réunir des personnalités débâtant sur leurs visions de l’art, de la mode, de la musique ou encore du design.

Mais c’est sûrement pour son premier défilé Louis Vuitton que son rapport à la musique fut le plus palpable. Sur ce podium multicolore, se sont succédé les rappeurs Kid Cudi, Playboy Carti, et A$ap Nast, les chanteurs Dev Hynes et Theophilus London ainsi que Steve Lacy du groupe américain The Internet, ou encore Octavian, le dernier protégé du rappeur Drake.

Et dans le public, ce sont notamment la chanteuse Rihanna et les rappeurs A$ap Rocky, Travis Scott et bien sûr Kanye West (dans les bras duquel Virgil Abloh est tombé en essuyant quelques larmes) qui sont venus acclamer leur ami.

Définitivement bien plus qu’un créateur de mode, Abloh s’envisage comme un artiste multidimensionnel. Ses collaborations sont l’expression de cette faim créative, de Nike à Ikea en passant par celle qu’il expose en ce moment à la galerie Gagosian, avec l’artiste japonais Takashi Murakami. Toute une série de projets qu’il ne cesse de poursuivre et qui contribuent à faire des cultures urbaines, un fait culturel indissociable de notre temps.

Posted by:Mariama Darame

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